Au stade Damar de Matadi, le samedi 30 mai, l’effervescence était palpable. Des milliers de fidèles, certains venus de loin, se pressaient pour écouter le prophète Jules Mulindwa, figure montante du pentecôtisme congolais. Présent dans le cadre d’une tournée nationale, le leader de l’Église Pentecôtiste Lumière du Monde – Cité de Réfuge a livré un discours où le spirituel et le politique se sont intimement mêlés, sous le regard approbateur du maire Dominique Kodia-Mbete.
D’emblée, le prédicateur a pris à contre-pied l’histoire officielle. Dénonçant une « histoire falsifiée » léguée par les missionnaires de Léopold II, il a exhorté les Congolais à se réapproprier leur mémoire. Un discours de réveil identitaire qui a trouvé un écho dans cette ville portuaire chargée de symboles. Dans la même veine, il a rendu un hommage marqué à Simon Kimbangu, prophète précurseur du nationalisme spirituel congolais, assurant que le même esprit opérait aujourd’hui dans son ministère.
Pour preuve, il a brandi un miracle : une femme aurait recouvré la vue sur place, provoquant stupeur et louanges. Au-delà de l’émotion religieuse, cette guérison a servi à légitimer son autorité prophétique. Un ressort classique des rassemblements charismatiques, où le surnaturel renforce la parole du leader.
Mais c’est surtout le volet politique qui a retenu l’attention. Jules Mulindwa a réitéré son soutien indéfectible à un changement de la Constitution de 2006, qu’il qualifie sans détour d’« acte de vente du pays ». Une prise de position qui ne date pas d’hier : depuis 2013, il milite pour une révision profonde. À ses yeux, ce texte fondamental, rédigé sous influence étrangère, hypothéquerait la souveraineté nationale. Un argument qui résonne dans une partie de l’opinion, mais qui est aussi décrié par l’opposition comme une manœuvre pour maintenir le président Tshisekedi au pouvoir au-delà des limites actuelles.
Dans la foulée, le prophète a fustigé l’appel à une journée ville morte le 3 juin, lancé par la coalition d’opposition C64. « Poursuivez normalement vos activités », a-t-il intimé à la foule, s’érigeant en garant de la paix sociale. Un appel qui tombe à pic pour les autorités locales, représentées par le maire, lequel a salué ces « mises au point ».
Ce n’est pas la première fois que des leaders religieux viennent appuyer, voire orienter, le débat politique en RDC. Mais le positionnement de Jules Mulindwa est singulier : il se revendique à la fois Grand Notable du Congo et Premier Grand Prix Mondial pour la Paix, mêlant titres honorifiques et légitimité spirituelle. Devant les fidèles, il a prôné le vivre-ensemble et la lutte contre le tribalisme, tout en appelant à la prière pour le chef de l’État, « notre père à tous ».
Ce mélange des genres interroge. Si la foi peut être un ferment d’unité, son instrumentalisation à des fins partisanes risque de fracturer davantage une société déjà éprouvée par des décennies de conflits et de manipulations. Le rejet de la ville morte, en particulier, n’est pas anodin : il s’inscrit dans un bras de fer plus large entre le pouvoir et une opposition qui cherche à mobiliser la rue. En appelant à l’ignorer, le prophète Jules Mulindwa offre un soutien implicite au régime, tout en se présentant comme apôtre de la paix.
Derrière les guérisons et les prophéties, c’est bien une bataille pour l’opinion qui se joue. Au stade Damar, la foule a ovationné le discours. Reste à savoir si cette communion saura résister aux tensions qui montent dans le pays, à quelques jours d’une échéance que d’aucuns redoutent comme un nouveau test pour la démocratie congolaise.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Sources: mediacongo.net, actu30.cd
