Imaginez un incendie qui se propage rapidement, mais pour lequel les pompiers ne disposent ni d’extincteurs homologués ni de protocoles éprouvés. C’est très exactement la situation à laquelle la République démocratique du Congo et l’Ouganda font face avec l’épidémie d’Ebola Bundibugyo. Au 30 mai, ces deux pays recensaient déjà 263 cas confirmés et 43 décès confirmés, tandis que plus de 1 100 cas suspects restent en cours d’investigation, selon les chiffres rapportés par le directeur général d’Africa CDC, Jean Kaseya. La particularité angoissante de cette flambée ? Contrairement à la souche Zaïre, pour laquelle des vaccins ont prouvé leur efficacité, le virus Bundibugyo ne bénéficie à ce jour d’aucun vaccin homologué ni d’un traitement spécifique. Voilà le constat honnête et dérangeant que le responsable a livré dans une tribune au Financial Times.
Dans ce texte, Jean Kaseya ne masque rien : « Cette réalité doit être affrontée honnêtement », écrit-il. Ce n’est pas un aveu de faiblesse, mais un appel à une mobilisation repensée. Et si l’absence de bouclier médicamenteux était justement l’occasion de réinventer la réponse sanitaire africaine ? Le spécialiste, qui revient tout juste de Kinshasa, Bunia et Kampala, martèle que la sécurité du continent ne peut plus dépendre des solutions venues d’ailleurs. Il rappelle avec humilité avoir dirigé, à 28 ans, un hôpital général à Kahemba, dans une zone enclavée de la RDC, « à des centaines de kilomètres du spécialiste le plus proche ». Cette expérience du terrain lui donne une légitimité pour affirmer que les capacités locales, quand elles sont soutenues, peuvent faire la différence.
Alors, concrètement, que propose Africa CDC ? Un plan de riposte régional chiffré à 319 millions de dollars, adopté par les ministres de la Santé de la RDC, de l’Ouganda et du Soudan du Sud. Une somme qui peut sembler colossale, mais qui reste dérisoire au regard du coût humain et économique d’une propagation incontrôlée. Jean Kaseya l’affirme sans détour : le risque de propagation régionale « est déjà en train de se concrétiser ». L’Ouganda, voisin direct, est déjà touché ; le Soudan du Sud n’est pas loin. Dans cette course contre la montre, la phrase du directeur résonne comme un slogan salvateur : « Nous devons aller à la vitesse de l’épidémie. »
Ce plaidoyer pour une réponse sanitaire africaine sous leadership local n’est pas qu’une rhétorique. Il s’inscrit dans une vision que Jean Kaseya défend depuis sa prise de fonctions en 2023 : doter le continent de capacités propres, financées par les gouvernements africains, leurs partenaires et le secteur privé. Comment y parvenir alors que la défiance envers les systèmes de santé reste forte et que les moyens manquent cruellement ? La transparence affichée par Africa CDC sur les limites actuelles – pas de vaccin, pas de traitement – pourrait bien être la première brique d’une confiance renouvelée.
Pourtant, d’autres acteurs regardent cette épidémie avec une inquiétude teintée d’impatience. Médecins sans frontières a en effet déclaré cette semaine que « deux semaines après la déclaration de l’épidémie, la réponse n’est pas encore en phase avec la vitesse de propagation de la maladie ». Un constat cinglant qui souligne le décalage entre les annonces et la réalité des centres de traitement, de la recherche des contacts ou de l’engagement communautaire. Alors que la souche Bundibugyo ne dispose ni du vaccin rVSV-ZEBOV ni de l’ebanga, les mesures barrières et la détection précoce redeviennent les piliers d’une lutte qu’on croyait mieux armée.
Cette épidémie d’Ebola représente ainsi un test grandeur nature pour Africa CDC et pour l’Union africaine. Sauront-ils transformer la peur en mobilisation, l’absence de vaccin en catalyseur d’innovation ? La réponse se jouera dans les prochaines semaines, au chevet des malades et au cœur des communautés. Une chose est sûre : quand le feu couve, chaque minute compte.
Article Ecrit par Amissi G
Source: Actualite.cd
