Devant la 87ᵉ session ordinaire de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, réunie à Banjul en Gambie, le ministre congolais des Droits humains, Samuel Mbemba, a livré un réquisitoire implacable contre les exactions perpétrées dans l’Est de la République démocratique du Congo. Comment rester sourd face à l’ampleur des souffrances humaines documentées dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu ?
La voix du gouvernement congolais s’est élevée, sobre mais ferme, pour rappeler à l’instance panafricaine que, dans les zones sous occupation rebelle, les populations civiles sont livrées à une violence systématique. Le ministre n’a pas hésité à qualifier les faits de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité et même de crimes de génocide, des qualifications lourdes de conséquences juridiques et politiques. Un rapport officiel, présenté par Kinshasa, dresse un bilan terrifiant d’une année d’occupation des villes de Goma, Bukavu et de leurs périphéries. Selon ce document, 17 015 cas d’atteintes à la vie et à l’intégrité physique auraient été recensés, dont 15 769 atteintes à la vie et 829 enlèvements. Une statistique, citée par Samuel Mbemba, donne la mesure de l’horreur : une femme violée toutes les quatre minutes. Ces chiffres ne sont-ils pas le reflet d’un effondrement de la protection humaine dans cette région ?
L’intervention du ministre, effectuée à la tribune de la CADHP de Banjul, a mis en cause directement l’armée rwandaise et ses supplétifs. Alors que les violations des droits humains en RDC sont régulièrement dénoncées par la société civile, la portée de ce réquisitoire réside dans son cadre institutionnel africain. Samuel Mbemba a appelé à une « prise de conscience » et à une « mobilisation africaine » en faveur de la paix, insistant sur l’idéal d’une Afrique unie contre l’impunité. « Le Rwanda a fait… », a-t-il déclaré, égrenant les preuves documentées des exactions. L’accusation est précise : les forces d’occupation seraient responsables d’un schéma de terreur visant à déstructurer le tissu social congolais. Sur le plan judiciaire, ces actes pourraient engager la responsabilité pénale individuelle des auteurs devant des juridictions internationales, si une volonté politique se consolidait.
Le récit des atrocités dressé devant la Commission africaine ne se limite pas à une litanie macabre. Il s’inscrit dans une stratégie de plaidoyer visant à transformer l’indignation morale en action continentale. Les crimes rwandais allégués dans l’Est congolais ne sont pas nouveaux, mais leur qualification juridique en audience publique leur confère une visibilité inédite. Comment expliquer que, malgré des alertes répétées, la communauté africaine n’ait pas encore imposé de mécanisme robuste d’enquête ? La question reste posée. La session de Banjul pourrait-elle être le point de départ d’une instruction approfondie par les organes de l’Union africaine ?
Du point de vue procédural, la CADHP a le pouvoir d’examiner des communications étatiques et de recommander des mesures. La délégation congolaise a-t-elle saisi cette opportunité pour déposer une plainte formelle ? L’extrait sonore de la déclaration, diffusé par les canaux officiels, atteste de la gravité du propos mais ne dévoile pas d’éventuelles démarches juridiques complémentaires. Une chose est sûre : la documentation des exactions au Nord-Kivu et au Sud-Kivu, établie par les services congolais, servira de pièce centrale à toute procédure future. La précision des chiffres – 17 015 victimes recensées – vise à contrer tout déni et à imposer la réalité des faits dans le débat continental.
À Kinshasa, cette dénonciation est perçue comme une étape nécessaire pour rompre le cycle d’impunité. Samuel Mbemba, en portant la voix des sans-voix, a-t-il su créer un électrochoc chez ses pairs ? Si la condamnation rhétorique est acquise, la conversion en actes concrets reste l’enjeu. Les prochaines audiences de la session, qui se clôturera le 20 mai, pourraient voir des résolutions adoptées. L’histoire retiendra-t-elle ce moment comme un tournant dans la lutte contre les violations des droits humains en RDC ou comme un énième plaidoyer sans suite ? Seul le suivi déterminé de la communauté des États africains apportera une réponse.
Article Ecrit par Cédric Botela
Source: radiookapi.net
