À Kinshasa, Esther, 32 ans, travaille comme nounou depuis cinq ans. Chaque matin, elle quitte sa parcelle exiguë de Masina pour rejoindre la résidence de son employeur à Gombe. Elle touche l’équivalent de 30 000 francs congolais par mois, soit moins de la moitié du Salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG) fixé à 21 500 francs par jour. Sans contrat écrit, sans couverture médicale, elle ignore souvent que ses droits sont pourtant inscrits noir sur blanc dans le Code du travail de la République démocratique du Congo. Esther est le visage de ces milliers de travailleurs domestiques dont la vulnérabilité est moins le fruit d’un vide juridique que de l’impunité quotidienne des employeurs.
C’est dans ce contexte que le député Prince Kangila Kawele a déposé, à l’Assemblée nationale, une proposition de loi visant à réviser le Code du travail RDC, avec un accent particulier sur les domestiques, nounous et chauffeurs. À l’en croire, ces catégories restent marginalisées en matière de rémunération, de soins de santé et d’avantages sociaux. Une initiative qui, de prime abord, semble louable. Mais le syndicat LA CLÉ (Convention de lutte pour les employés) ne l’entend pas de cette oreille. « Cette révision est sans objet », a tranché José Kadima, son président, dans une réaction cinglante ce lundi 18 mai 2026. Pour le syndicat, la loi existe déjà ; ce qui fait défaut, c’est son application.
Et il faut reconnaître que le cadre légal n’est pas muet. L’article premier du Code du travail englobe sans ambiguïté les travailleurs domestiques. Plus encore, l’article 44 institue une présomption de contrat à durée indéterminée en l’absence d’écrit. Autrement dit, même sans signature, le lien juridique entre Esther et son employeur est reconnu, et ses droits théoriquement protégés. À cela s’ajoutent des textes réglementaires vieux de plus d’un demi-siècle, comme l’arrêté ministériel de 1968 sur les heures supplémentaires ou celui du 16 août 1961 relatif à la sécurité sociale des employés de maison. Le problème n’est donc pas l’absence de normes, mais une culture généralisée de la violation. Les faibles rémunérations, l’absence de couverture médicale et les abus quotidiens relèvent d’une désobéissance patronale, pas d’un trou béant dans la législation.
Alors, pourquoi légiférer à nouveau ? La question brûle les lèvres. « Au lieu de multiplier les textes, pourquoi ne pas contraindre les employeurs à respecter ceux qui existent déjà ? », interroge un militant des droits sociaux. Le SMIG, par exemple, est juridiquement opposable à tout employeur. Pourtant, qui s’en prévaut ? Les domestiques, souvent peu informés et en situation de dépendance économique, n’osent guère réclamer. Le syndicat LA CLÉ appelle dès lors les droits des travailleurs domestiques à être défendus sur le terrain, par l’action de l’inspection du travail et une véritable volonté politique d’appliquer la loi.
Cette proposition de loi suscite une autre inquiétude majeure : la fragmentation du Code du travail. José Kadima met en garde contre des révisions ciblées et dispersées qui affaibliraient la cohérence globale du texte, ouvrant la porte à une législation à la carte dictée par des calculs politiques plutôt que par une vision sociale d’ensemble. Et si le temps parlementaire était plutôt consacré aux défis contemporains du monde professionnel ? Le télétravail, le droit numérique, le rôle de l’inspecteur du travail dans un environnement dématérialisé, la durée des mandats syndicaux ou encore la sous-traitance sauvage, ces chantiers urgents demeurent en jachère. En se focalisant sur une catégorie déjà couverte, ne distrait-on pas l’attention des vrais combats ?
Finalement, au-delà de la querelle juridique, c’est la condition même des domestiques qui interpelle. Esther, comme tant d’autres, ne demande pas une loi supplémentaire ; elle voudrait simplement que l’État fasse respecter celles qui existent, qu’un inspecteur puisse toquer à la porte de son employeur sans crainte ni compromission. La RDC a plus besoin d’une administration courageuse que d’un énième texte. Et c’est peut-être là, dans l’effectivité du droit, que se joue la vraie réforme.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
