Chaque jour, en République démocratique du Congo, les déplacés climatiques se comptent par centaines. Fuyant non plus seulement les armes mais des terres devenues stériles, ces hommes et femmes incarnent une crise silencieuse qui ronge l’est du pays. Dans le territoire de Nyiragongo, à quelques kilomètres de Goma, l’urgence a pris racine… littéralement.
Sur les sols rocailleux de Mudja, couverts de pierres volcaniques, une soixantaine de familles s’activent chaque matin dans un ballet agricole insolite. Ici, l’agriculture durable RDC se mue en rempart contre le désespoir. Des jardins potagers Goma ont émergé, où poussent désormais amarantes, choux et oignons. Un miracle vert orchestré par l’Association des Jeunes Visionnaires pour le Développement du Congo (AJVDC), en partenariat avec MISEREOR et l’Église catholique.
Justine Kaghoma, ancienne cultivatrice de Kavumu au Sud-Kivu, ne cache pas son soulagement. « Chez nous, la terre ne produisait plus rien », confie-t-elle, une botte d’amarantes à la main. Comme elle, des dizaines de déplacés ont vu leurs champs engloutis par l’érosion et les pluies torrentielles, conséquences directes du changement climatique Nyiragongo et au-delà. Aline Bahati, venue de Walungu, le clame : « On parle souvent des victimes de guerre, mais rarement des victimes du climat. Nous souffrons aussi. »
Ces témoignages brisent un silence assourdissant. Pendant que les projecteurs se braquent sur les affrontements armés, une autre tragédie se joue à bas bruit. André Alimasi, de Kalehe, a tout perdu dans les inondations qui ont frappé Bushushu. Sa maison, ses biens, sa sécurité. Aujourd’hui, il retrouve une forme de dignité en retroussant ses manches au milieu des plants de choux.
Justin Mutabesha, activiste au sein de l’AJVDC, coordonne les travaux avec une conviction chevillée au corps. « Nous leur apprenons à comprendre les enjeux climatiques, à protéger l’environnement et à agir concrètement », explique-t-il. Car le projet dépasse la simple subsistance : il s’agit d’un laboratoire à ciel ouvert où l’on réapprend à vivre en symbiose avec une nature blessée. Ici, l’agriculture durable n’est pas un concept abstrait, mais une nécessité vitale.
Peut-on encore ignorer que la RDC figure parmi les cinq pays les plus vulnérables aux dérèglements du climat ? Pluies diluviennes, saisons agricoles chamboulées, températures grimpantes : le cocktail est explosif. Les récoltes s’amenuisent, la faim s’installe, et avec elle, l’exode. Les déplacés climatiques de Nyiragongo ne sont que la partie émergée de l’iceberg.
Au-delà des potagers, l’AJVDC mène des actions d’éducation environnementale dans les écoles de Goma et du Sud-Kivu. À l’EP Nengapeta de Mugunga ou à l’École primaire Shanga de Bobandana, les élèves deviennent des ambassadeurs d’un avenir plus vert. Chaque graine semée est un message d’alerte autant qu’un geste de résilience.
Louise Bahati, sourire lumineux malgré l’adversité, résume l’esprit du lieu : « Nous sommes devenus une famille ici. Des propriétaires terriens nous ont fait confiance en nous prêtant leurs champs. » Cette solidarité inattendue dessine les contours d’un modèle reproductible si – et seulement si – les soutiens suivent. Les responsables de l’AJVDC appellent le gouvernement et les bailleurs à muscler leur appui aux initiatives locales, seules capables de colmater les brèches d’une crise à plusieurs visages.
Combien de Mudja faudra-t-il avant que l’on ne regarde enfin les déplacés climatiques autrement que comme une statistique ? En attendant, sur ces terres hostiles, des mains courageuses écrivent une histoire de renaissance. Et si, finalement, la meilleure réponse au chaos climatique poussait dans un jardin ?
Article Ecrit par Miché Mikito
Source: Actualite.cd
