Deux corps meurtris, deux vies brisées par des impacts de balles. Ce lundi 2 février, aux aurores de Mayangose Kididiwe, à l’est de Beni au Nord-Kivu, la quiétude a été déchirée par des coups de feu. Une altercation violente entre des écogardes de l’Institut congolais pour la conservation de la nature (ICCN) et des agriculteurs locaux a plongé la région dans une nouvelle crise, mettant en lumière les fractures profondes autour de la protection du parc national des Virunga. Forêt en détresse, communautés en colère : jusqu’où ira cette escalade de la violence ?
Selon le porte-parole des agriculteurs, Neville Kalwaghe, le cœur du différend bat autour d’une ligne invisible et contestée : la délimitation du parc des Virunga. L’ICCN accuse fermement les populations de Mayangose d’exploiter illégalement les ressources forestières, siphonnant le bois et produisant du charbon de manière clandestine à l’intérieur de l’aire protégée. Une activité qui, selon la loi, équivaut à un pillage de la biodiversité. Pourtant, les agriculteurs, rejetant ces accusations, brandissent l’argument d’une frontière floue. Ils affirment ne pas se trouver dans le parc et rappellent qu’un fragile compromis avait été trouvé, gelant les patrouilles en attendant l’arrivée d’une commission de délimitation. Ce lundi matin, ce cessez-le-feu précaire a volé en éclats.
Contacté, le chargé de communication de l’ICCN, Bienvenu Bwende, a confirmé l’altercation mais a présenté une autre version des faits. Sans confirmer les blessures par balles des deux agriculteurs, il a indiqué qu’un militaire des FARDC et un écogarde avaient également été grièvement blessés lors de l’incident. Cette patrouille litigieuse s’inscrit dans une opération plus large, lancée depuis la semaine dernière, qui associe l’ICCN, la justice militaire et les services de sécurité provinciaux. Son objectif annoncé est sans équivoque : mettre un terme à l’exploitation illégale du bois et du charbon dans le lit versant de la rivière Semuliki, au cœur du parc. Pour les écogardes, il s’agit de protéger un poumon écologique menacé. Pour les agriculteurs, c’est une nouvelle tentative de déstabilisation et une négation de leurs droits ancestraux.
La situation à Mayangose est le symptôme d’un mal bien plus profond. Le parc national des Virunga, joyau de la biodiversité africaine, est asphyxié par des pressions multiples. Ici, la conservation se heurte quotidiennement à la précarité économique. Les communautés riveraines, souvent sans alternative viable, voient dans les ressources du parc un moyen de subsistance. L’exploitation illégale du bois et du charbon n’est pas qu’un délit environnemental ; c’est aussi un cri de détresse socio-économique. Cependant, chaque arbre abattu dans l’enceinte du parc fragilise un peu plus un écosystème déjà vulnérable et attise les tensions avec les gardes forestiers, dont la mission est devenue un véritable chemin de croix.
Cette altercation sanglante à Mayangose Kididiwe sonne comme un avertissement grave. Elle révèle l’échec des dialogues intermittents et l’urgence d’une clarification définitive des limites du parc. Combien de blessés, combien de vies sacrifiées faudra-t-il avant que des solutions durables ne soient trouvées ? L’ICCN exhorte au respect strict des limites, mais une telle injonction reste vaine si elle n’est pas accompagnée d’un processus de délimitation inclusif et transparent, reconnu par toutes les parties. La conservation de la nature ne peut pas reposer sur la force brutale ; elle doit s’appuyer sur la justice et l’équité.
Alors que le Nord-Kivu retient son souffle, la balle est désormais dans le camp des autorités. Il est impératif de désamorcer cette bombe à retardement en accélérant le travail de la commission de délimitation et en offrant des alternatives économiques réelles aux communautés. Protéger le Virunga est une impérieuse nécessité écologique, mais cette protection ne doit pas se faire au prix du sang des Congolais. L’heure n’est plus aux accusations croisées mais à l’action concertée. La forêt congolaise, en détresse, attend plus que des patrouilles armées ; elle attend une paix fondée sur le droit et le dialogue.
Article Ecrit par Miché Mikito
Source: Actualite.cd
