Les audiences foraines du tribunal militaire de garnison de Tshikapa se sont ouvertes ce vendredi 15 mai à Lukuaya, une localité du secteur de Ndjokopunda dans le territoire de Luebo, province du Kasaï. Quatre accusés, dont trois détenus et un en fuite, sont poursuivis pour des crimes perpétrés durant l’insurrection Kamuina Nsapu qui a ensanglanté la région entre 2017 et 2018.
Parmi les chefs d’accusation retenus figurent des crimes contre la paix et la sécurité de l’humanité, ainsi que de multiples violences sexuelles commises en période de conflit. Le ministère public reproche aux prévenus une participation active aux exactions attribuées aux miliciens pro-Kamuina Nsapu, qui avaient plongé plusieurs provinces du Kasaï dans une insécurité extrême. Le quatrième prévenu, toujours en cavale, est activement recherché par les autorités.
Ce procès, qui se tient exceptionnellement sur les lieux mêmes où les atrocités ont été perpétrées, est perçu comme un signal fort en faveur de la justice transitionnelle et de la lutte contre l’impunité. « Nous assistons 187 victimes des violences sexuelles et des crimes commis pendant cette période dans l’espace Kasaï. La présence du tribunal à Lukuaya est une étape importante pour l’accès à la justice des communautés touchées », a déclaré Me Alain Nkashama Muana, directeur exécutif du Réseau d’Action pour la Promotion des Droits de l’Homme au Congo (RAPRODHOC).
Les faits jugés renvoient à une période de terreur où villages et familles ont été brisés par des attaques armées d’une rare violence. Le phénomène Kamuina Nsapu, né d’un conflit coutumier, avait dégénéré en insurrection meurtrière, faisant des milliers de morts et un nombre considérable de femmes et d’enfants victimes de violences sexuelles. À Luebo, des témoignages glaçants continuent d’émerger, attestant de viols collectifs, d’assassinats et de destructions massives.
Comment ne pas voir dans ces audiences une lueur d’espoir pour des communautés encore meurtries ? La tenue du procès à Lukuaya même, et non dans une enceinte lointaine, permet aux survivants et à leurs proches de suivre la procédure judiciaire sans obstacle logistique. Des centaines d’habitants assistent ainsi aux premières comparutions, marquant une volonté populaire de voir les responsables condamnés.
Le dispositif bénéficie d’un appui technique et financier du Fonds national de réparation des victimes de violences sexuelles liées aux conflits et des crimes contre la paix et la sécurité de l’humanité (FONAREV), en partenariat avec Trial International et le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), à travers le Fonds pour la consolidation de la paix. Cet engagement institutionnel souligne l’importance accordée à la reconnaissance du préjudice subi par les victimes, au-delà de la simple sanction pénale.
La justice militaire, souvent critiquée pour sa lenteur, s’efforce ici de prendre en compte la dimension humaine des crimes. Les débats, prévus sur plusieurs jours, devraient permettre d’entendre des témoignages accablants et de confronter les accusés à leurs responsabilités. L’absence du prévenu en fuite ne constitue pas un obstacle à la poursuite des audiences, celui-ci pouvant être condamné par contumace.
Pour les organisations de défense des droits humains, ce procès incarne une avancée significative. « Il n’est jamais trop tard pour que la justice passe », rappelle régulièrement Me Nkashama. À Lukuaya, l’heure est donc à l’examen minutieux des responsabilités. Les populations attendent désormais que les juges du tribunal militaire de Tshikapa rendent une décision à la hauteur des souffrances endurées.
Au-delà du verdict, ce procès vient aussi rappeler l’urgence de mettre en œuvre une politique de réparation intégrale en faveur des victimes des violences sexuelles au Kasaï. Le FONAREV, créé précisément à cet effet, devra jouer un rôle central pour que la justice ne se limite pas à l’énoncé d’une peine, mais s’accompagne de mesures concrètes de réhabilitation et de soutien psychologique et socio-économique.
L’opinion publique congolaise et internationale suit avec attention cette affaire, symbole d’une lutte contre l’impunité qui peine souvent à se concrétiser dans les zones déchirées par les conflits armés. Si les condamnations attendues tombent, le procès de Lukuaya pourrait faire jurisprudence et encourager d’autres juridictions à se saisir de dossiers similaires longtemps relégués au silence.
Article Ecrit par Cédric Botela
Source: Actualite.cd
