La cérémonie officielle de remise et reprise de fonction à Shabunda, censée incarner le retour de l’État de droit, a viré au fiasco, révélant des fractures bien plus profondes qu’un simple conflit de personnes. Jeudi 26 mars 2026, le retour triomphal attendu de l’administrateur du territoire Justin Balegamire Byenda, fraîchement acquitté par la justice militaire, a été perturbé par des agitations, offrant une image éloquente de la déliquescence de l’autorité publique dans cette région du Sud-Kivu. Cette réhabilitation, pourtant validée par les tribunaux, intervient dans un contexte de lutte de pouvoir acharnée entre l’administrateur et son adjoint, Konga Konga, un conflit où les miliciens Wazalendo sont devenus la monnaie d’échange pour asseoir son influence.
Arrêté et détenu pendant plus de neuf mois au Maniema dans une affaire de meurtre, Justin Balegamire Byenda a finalement été blanchi. Le ministre provincial de la Justice, Faustin Mayani Shindano, dépêché pour superviser la cérémonie, a invoqué la décision souveraine de la justice, tant militaire que civile, pour justifier ce retour. « La justice a trouvé que l’administrateur du territoire de Shabunda était innocent », a-t-il déclaré, scellant ainsi officiellement la fin de l’intermède judiciaire. Pourtant, cette décision, loin de clore le chapitre, semble avoir ouvert la boîte de Pandore des rancœurs et des rivalités locales.
Mais comment interpréter ces troubles qui ont émaillé un événement aussi protocolaire ? Le ministre provincial pointe du doigt des « officines » basées à Kinshasa, accusant des acteurs extérieurs d’instrumentaliser la population locale pour semer la division. Cette rhétorique, bien connue dans l’arène politique congolaise, sert souvent à externaliser les causes d’un conflit, évitant soigneusement de nommer les responsabilités internes. La réalité sur le terrain est pourtant plus tangible : elle met en scène un conflit de pouvoir frontal entre l’administrateur et son adjoint, chacun manœuvrant dans l’ombre pour contrôler le levier des groupes armés Wazalendo. Ces derniers, présentés alternativement comme des patriotes ou des fauteurs de troubles, sont devenus les arbitres factices de la gouvernance locale, une situation explosive que les appels à la solidarité peinent à masquer.
Le ministre Mayani Shindano a lancé un vibrant plaidoyer pour « l’amour » et le « vivre ensemble », appelant à construire un « Shabunda uni et prospère ». Ces exhortations, aussi nobles soient-elles, sonnent creux face à la recrudescence documentée des exactions commises par les Wazalendo contre les civils. La paix peut-elle véritablement s’édifier, comme le souligne le ministre lui-même, « sur une poubelle de conflits » où les milices servent d’instruments de pression politique ? La réponse semble évidente. L’acquittement par la justice militaire de l’administrateur, s’il le lave légalement de tout soupçon, ne résout en rien la crise de légitimité et la militarisation de la compétition administrative.
Cette affaire dépasse largement le cas personnel de Justin Balegamire Byenda. Elle met en lumière un schéma inquiétant : la perméabilité entre l’appareil administratif territorial et les groupes armés, et l’utilisation de la justice comme un outil dans des batailles politiciennes. L’administrateur retrouve son bureau, mais dans quel état retrouve-t-il son autorité, alors que son adjoint et ses soutiens contestent ouvertement son retour ? La consolidation de l’autorité de l’État, invoquée par les autorités provinciales, passe-t-elle par la réhabilitation d’un fonctionnaire plongé au cœur d’une telle tourmente, fût-il innocenté ?
Les prochains jours à Shabunda seront déterminants. La capacité des autorités à désarmer les logiques de conflit, à reprendre le contrôle sur les milices Wazalendo et à imposer une gouvernance apaisée sera le véritable test. Sinon, cette cérémonie agitée ne sera que le prélude à une nouvelle phase d’instabilité, où la justice militaire aura, une fois de plus, statué sans pour autant ramener la paix. Le pouvoir à Shabunda se joue désormais dans un triangle infernal entre l’administration, la justice et la milice, une équation dont la population civile paie, comme trop souvent, le prix fort.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
