En cette mi-mai 2026, Kinshasa vibre au rythme d’un bras de fer politique dont l’issue pourrait redessiner le paysage constitutionnel congolais. La perspective d’une révision de la loi fondamentale, perçue par beaucoup comme un sésame vers un troisième mandat pour Félix Tshisekedi, monopolise les débats et échauffe les esprits, de la capitale jusqu’aux provinces orientales. Mais l’arène politique ne se joue pas seule : une dix-septième épidémie d’Ebola, silencieuse et meurtrière, s’étend dans l’Est, imposant aux calculs présidentiels une variable sanitaire aussi imprévisible qu’inquiétante.
La question n’est plus de savoir si, mais quand et comment le chef de l’État tentera de déplacer les lignes constitutionnelles. Comme le souligne Congo Nouveau, le président dispose d’atouts institutionnels indéniables : une majorité parlementaire a priori docile et la maîtrise du calendrier. Pourtant, l’arithmétique politique n’est pas tout. Trois facteurs détermineront l’issue de ce bras de fer. D’abord, l’évolution de la situation militaire à l’Est. Une reconquête effective des localités sous emprise du M23 offrirait à la présidence un capital symbolique suffisant pour justifier un référendum à haut risque. Ensuite, la mobilisation de l’opinion publique, cette « rue » que chaque camp tente d’enrôler à coups de meetings et de matraquage médiatique. Enfin, la posture de la communauté internationale, dont les partenaires clés, Union africaine et États-Unis en tête, pourraient peser sur la légitimité du processus. Autant de paramètres qui transforment le projet en un pari à haut risque, où l’échec pourrait fragiliser durablement la majorité.
L’opposition, elle, a choisi de monter au créneau. Le prix Nobel Denis Mukwege, figure respectée de la société civile, a brisé le silence pour qualifier toute velléité de troisième mandat de « danger pour la démocratie ». Pour le célèbre gynécologue, les maux de la RDC ne proviennent pas d’un déficit constitutionnel, mais d’une violation systématique et délibérée des textes existants. Une déclaration qui résonne comme une mise en garde, alors que les forums de réflexion se multiplient au sein de la jeunesse, sous l’impulsion de Serge Etinkum Anza, pour décortiquer les forces et les faiblesses d’une réécriture de la charte républicaine. Dans ce concert dissonant, une proposition pour le moins insolite émerge : celle du REDTCO, formation religieuse, qui plaide ni plus ni moins pour l’abolition de la laïcité de l’État afin d’ériger la RDC en « État de Dieu », un texte déjà déposé entre les mains du secrétaire général de l’Union sacrée, André Mbata. Simple anecdote excentrique ou ballon d’essai destiné à diluer le débat ?
Pendant que le monde politique s’affronte, une menace plus prosaïque gagne du terrain. La dix-septième épidémie d’Ebola, d’abord confinée à l’Ituri, a franchi les frontières sanitaires pour contaminer le Nord-Kivu, touchant désormais les zones de santé de Goma, Katwa et la ville de Butembo. Le dernier bilan, en date du 18 mai, évoque 118 décès suspects, tandis qu’un médecin expatrié a été testé positif à Bunia. « Personne ne maîtrise encore exactement les chiffres », prévient le professeur Jean-Jacques Muyembe, dont la prudence trahit l’ampleur de l’inconnu. Dans un contexte sécuritaire déjà explosif, l’accès des humanitaires aux foyers de Rwampara et Mongwalu relève du défi logistique, voire de la mission impossible. L’OMS a bien dépêché sept tonnes d’équipements médicaux d’urgence, mais une riposte sanitaire efficace exige davantage que des cargaisons : elle requiert une stabilité que l’Est ne connaît plus.
Ainsi, le locataire du Palais de la Nation doit mener une double campagne : convaincre le peuple congolais qu’une modification constitutionnelle sert l’intérêt national, tout en contenant une épidémie qui, à défaut d’être maîtrisée, pourrait devenir l’argument le plus cinglant contre la gouvernance actuelle. La mémoire politique est encore vive — la crise de 2016-2018 a laissé des cicatrices profondes — et l’opposition, désormais structurée, compte bien rappeler que le respect du calendrier de 2028 n’est pas une option négociable. L’épée de Damoclès sanitaire pourrait bien redistribuer les cartes d’un jeu déjà périlleux.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
