« Développons ensemble notre groupement. » Ces mots, prononcés par le chef Shawanga Katshianga Michel, ont résonné comme un baume sur les plaies encore vives du groupement Kavueta, dans le territoire de Luiza au Kasaï-Central. Le week-end dernier, deux chefs coutumiers que tout opposait se sont réconciliés lors d’une cérémonie historique, fumant le calumet de la paix devant une foule en liesse. Finies, les nuits hantées par le bruit des armes ; terminée, la peur qui clouait les villageois chez eux. Comment ce conflit a-t-il pu gangrener la vie d’une communauté entière ? Et surtout, que signifie réellement cette paix pour ceux qui n’osaient plus rêver d’un avenir ?
Pendant plusieurs années, le groupement Kavueta a été le théâtre d’un affrontement silencieux mais dévastateur. Le conflit opposait deux autorités traditionnelles : Albert Kavueta, chef légitime et reconnu, et Shawanga Katshianga Michel, qui en contestait l’autorité. Derrière cette querelle de leadership se cachait une lutte pour le contrôle des terres et des ressources, déchirant le tissu social. Les pertes en vies humaines et les dégâts matériels se sont succédé, poussant une partie de la population à fuir vers l’Angola voisin. « Je confirme devant les chefs coutumiers et les autorités de l’État que je reviens sous l’autorité du chef Kavueta », a déclaré Shawanga Katshianga, mettant ainsi fin publiquement à des hostilités qui semblaient éternelles. Une phrase simple, mais chargée de symboles : en reconnaissant son rival, il a ouvert une brèche inespérée vers une paix durable au Kasaï-Central.
La cérémonie de réconciliation des chefs coutumiers de Kavueta n’avait rien d’un simple folklore. Elle s’est tenue au siège même du groupement, en présence des autorités locales et d’une population en quête de stabilité. Le calumet fumé, la pipe passée de main en main, a réintroduit un rituel ancestral pour sceller un pacte : celui de travailler ensemble au développement. Mais peut-on vraiment tourner la page d’années de violence par un seul geste ? Les visages croisés sur place racontaient un mélange d’espoir et de scepticisme. Pour les femmes qui ont perdu un fils, pour les agriculteurs dont les champs sont restés en friche, la paix n’est pas une abstraction. Elle devra se matérialiser par des actes concrets : routes désenclavées, écoles rouvertes, économie relancée.
Le chef Albert Kavueta, de son côté, a lancé un appel vibrant au retour de la population de Kavueta qui s’était réfugiée ailleurs. « Je demande à toute la population, qui s’était réfugiée en Angola et ailleurs, de rentrer dans notre groupement afin de reprendre une vie normale », a-t-il plaidé. Ce cri du cœur touche au nerf de la reconstruction : sans ses habitants, le groupement reste une coquille vide. Le retour des déplacés est la condition sine qua non pour redonner un souffle à l’économie locale et restaurer la dignité collective. Mais reviendront-ils ? Après avoir perdu leurs maisons, leurs moyens de subsistance, leur confiance, beaucoup hésiteront. La paix du Kasaï-Central, pour être crédible, devra s’accompagner d’un soutien fort de l’État et des organisations humanitaires.
Au-delà de l’accolade entre les deux chefs, c’est un système qui est interpellé. Combien de groupements en RDC vivent-ils sous la menace de conflits de pouvoir similaires, gangrenés par des rancunes historiques ? La réconciliation de Kavueta est une lueur, mais elle ne doit pas cacher les causes profondes : absence de dialogue, compétition coutumière exacerbée, précarité des populations livrées à elles-mêmes. Sans une réforme du cadre de gestion des pouvoirs traditionnels, d’autres Shawanga Katshianga Michel pourraient ne pas avoir le courage de tendre la main. Le développement tant promis passera par une paix structurelle, au-delà des cérémonies. Et si cette poignée de main n’était que le début d’un long chemin, alors Kavueta nous donne une leçon : même les blessures les plus profondes peuvent cicatriser, pourvu qu’il y ait la volonté de les panser.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
