La sacristie se mue-t-elle en antichambre du pouvoir ? À mesure que l’archevêque Ejiba Yamapia multiplie les plaidoyers en faveur d’une refonte constitutionnelle, l’opposition congolaise ne cache plus son exaspération. Le prélat, longtemps perçu comme une simple voix spirituelle, endosse désormais les habits d’un acteur politique clivant, au risque de transformer l’Église en un rouage du projet présidentiel. Une mutation qui interroge la frontière entre foi et stratégie partisane.
La charge la plus virulente est venue de l’opposant Claudel Lubaya. Sur les réseaux sociaux, l’ancien député a fustigé une « garnison de pseudo-hommes de Dieu » qu’il accuse d’avoir troqué l’Évangile contre une entreprise de propagande. Dans une rhétorique incendiaire, il dénonce des « prédicateurs véreux » transformés en « relais politiques du pouvoir », et voit dans la croisade d’Ejiba une opération de conditionnement psychologique visant à faire passer une « confiscation du pouvoir » pour une prétendue volonté divine. « Ils ne prêchent plus l’Évangile du Christ, mais l’Évangile du changement de la Constitution », a-t-il asséné, pointant une instrumentalisation de la foi rarement aussi assumée sur la place publique congolaise.
Face à ces salves, l’archevêque de la plateforme des Églises de réveil ne recule pas. Mercredi 13 mai, à Kinshasa, Ejiba Yamapia a publiquement plaidé pour l’ouverture d’un chantier constitutionnel, estimant le moment favorable. Pour crédibiliser son argumentaire, il a brandi un sondage attribué à un forum d’intellectuels de son Église, selon lequel 80 % des personnes interrogées soutiendraient le changement de la Constitution en RDC. Un chiffre accueilli avec scepticisme par des observateurs, tant l’absence de méthodologie alimente les soupçons de manipulation. L’offensive ne s’arrête pas là : entouré de représentants autoproclamés de la société civile, Ejiba a annoncé la création prochaine d’une Coalition citoyenne pour la nation, une plateforme destinée à sensibiliser la population à la nécessité d’une refonte profonde de la charte suprême. Pour l’opposition, cette architecture sent le soufre : elle y voit l’ébauche d’un front politico-religieux taillé sur mesure pour accompagner les ambitions du camp présidentiel.
Certaines propositions de l’homme d’Église ajoutent de l’huile sur le feu. Il suggère notamment de réserver l’accès à la présidence, à la primature et aux ministères régaliens aux seuls Congolais nés de père et de mère congolais — une mesure à forte connotation ethno-nationaliste qui fracture davantage le débat. Interrogé sur les critiques venues de ses propres pairs, comme Moïse Mbiye ou le révérend Sony Kafuta — qui ont ironiquement qualifié le clan pro-changement de « camp des lépreux » —, Ejiba Yamapia a contre-attaqué avec une assurance déconcertante. « Le temps où les pasteurs n’étaient que des théologiens est déjà révolu », a-t-il martelé, avant d’ajouter qu’aucune véritable Église ne peut s’opposer aux institutions établies. Une déclaration qui sonne comme une tentative de neutraliser toute dissidence cléricale.
Comme si la polémique ne suffisait pas, le passé politique d’Ejiba refait surface. Redoutant une collusion croissante entre Église et politique Congo, ses détracteurs rappellent sa présence sur une liste électorale liée au RCD d’Azarias Ruberwa lors des législatives de 2006 dans la circonscription de Mont-Amba. L’intéressé reconnaît les faits, mais les justifie par les contraintes juridiques d’une époque où la société civile ne pouvait présenter de candidats qu’en s’adossant à un parti. « Aucun emblème partisan n’apparaissait sur mes affiches », se défend-il, dans un exercice d’équilibrisme entre transparence et déni. Avant de lâcher, dans une métaphore maladroite : « Je ne connais pas comment on tire un revolver. »
Difficile, pourtant, de ne pas voir dans cette séquence une manœuvre de diversion plus large. Alors que le débat sur le changement constitutionnel en RDC s’enlise dans une impasse politique, le recours à des figures religieuses pour modeler l’opinion publique ressemble à une fuite en avant. L’opposition congolaise, galvanisée par les sorties de Claudel Lubaya, entend bien faire de cette bataille un test de résistance démocratique. Reste à savoir si l’autel, transformé en tribune, pourra longtemps dissimuler le jeu de ceux qui, sous couvert de guidance spirituelle, orchestrent une recomposition du paysage institutionnel. La question taraude les consciences : jusqu’où Ejiba Yamapia est-il prêt à aller pour inscrire son nom dans l’histoire nationale ?
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: mediacongo.net
