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Fonction publique : 634 000 agents sans salaire, le mirage des chiffres 2025

Le tableau statistique que vient de rendre public le gouvernement congolais a de quoi susciter l’optimisme le plus circonspect. Sur les 2 501 000 agents de l’État recensés en 2025, à peine 1 867 000 perçoivent effectivement une rémunération. Soit 74 %. Autrement dit, 634 000 fonctionnaires demeurent, à ce jour, privés de salaire. Ces chiffres, extraits du rapport « La Fonction publique en chiffres », dévoilé le 14 mai à Kinshasa, se parent des atours de la transparence. Mais derrière leur froide objectivité se dessine un mirage statistique dont la fonction publique congolaise a le secret : une modernisation d’affichage qui oublie sur le bord du chemin un quart de ses troupes.

Le vice-Premier ministre et ministre de la Fonction publique, Jean-Pierre Lihau, ne cache pas son ambition. En exposant ces données, il entend, selon ses propres termes, « bâtir une administration publique moderne, fondée sur la transparence des chiffres ». Une profession de foi qui intervient alors que la RDC peine encore à solder les vieilles querelles autour de la paie des agents. Le rapport détaille une évolution en dents de scie : les effectifs rémunérés s’érodent, passant de 1 805 000 en 2020 à 1 727 000 en 2024, avant de rebondir à 1 867 000 en 2025. Ce soubresaut, le gouvernement le doit essentiellement aux mécanisations supplémentaires des enseignants, une catégorie qui concentre, année après année, les urgences salariales les plus criantes.

Ce recours à la mécanisation comme variable d’ajustement révèle une gestion des ressources humaines qui avance à tâtons. Entre 2021 et 2025, 181 000 agents du régime général ont été mécanisés aux traitements de base. Dans ce total, 88 000 mécanisations proviennent des économies générées par l’assainissement des effectifs, les mises à la retraite et les mesures d’éligibilité. La stratégie est connue : dégraisser le mammouth administratif pour dégager des marges, puis réinjecter ces marges dans un filet de sécurité salarial. Le procédé, s’il peut sembler rationnel sur le plan comptable, soulève une question lancinante : à quoi bon compter les économies si le trou reste béant pour plus de 600 000 ayants droit ?

Le gouvernement aime à répéter qu’il faut « sortir l’administration des sentiers battus », pour citer Jean-Pierre Lihau. Mais la mécanisation tous azimuts ne saurait masquer une réalité brutale. La hausse de 2025, aussi spectaculaire soit-elle en comparaison de l’étiage de 2024, reste un trompe-l’œil. Elle ressemble plus à un rattrapage ciblé qu’à une refondation. La fonction publique congolaise continue de fonctionner avec un effectif fantôme de 634 000 agents, dont l’absence de paie entretient une précarité chronique et nourrit les soupçons de clientélisme dans l’attribution des matricules.

À cela s’ajoute une ironie statistique : le discours de la transparence se nourrit des mêmes chiffres qui exposent ses limites. Le rapport « La Fonction publique en chiffres » se retourne presque contre son auteur, tant il rend visible l’écart entre les promesses de modernisation et la réalité d’une administration à plusieurs vitesses. Comment prétendre à l’exemplarité quand un agent de l’État sur quatre attend encore son premier virement ? Peut-être est-ce là le véritable enseignement de cette publication : les données, quand elles ne sont pas suivies d’actions résolues, finissent par devenir des aveux muets.

Les prochains mois diront si le sursaut de 2025 n’est qu’un feu de paille ou l’amorce d’un véritable cercle vertueux. L’assainissement des fichiers se poursuivra-t-il, ou butera-t-il sur les résistances corporatistes et les lourdeurs administratives ? Rien n’est moins sûr. Une chose est certaine : la crédibilité du gouvernement en matière de rémunération des agents de l’État se mesurera moins aux graphiques de la Fonction publique qu’au nombre de bulletins de paie qui atterriront effectivement dans les portefeuilles. La route est encore longue, et chaque mécanisation en cache une autre qui tarde.

Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net

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Chloé Kasong
Chloé Kasong
Issue de Kinshasa, Chloé Kasong est une analyste rigoureuse des enjeux politiques et sociaux de la RDC. Spécialisée dans la couverture des élections, elle décortique pour vous l’actualité politique avec impartialité, tout en explorant les mouvements sociaux qui façonnent la société congolaise. Sa précision et son engagement font d'elle une voix incontournable sur les grandes questions sociétales.
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