« Nous venons à peine de recevoir la lettre… » La voix de Jean Wolondo, président de la société civile de Sakania, trahit une profonde inquiétude. Dans ses mains, un courrier en provenance de la Zambie, signé par l’entreprise publique ZESCO, qui sonne comme un véritable coup de tonnerre dans les territoires frontaliers du Haut-Katanga. La menace est claire : dans quarante-huit heures, l’électricité pourrait être coupée à Sakania, Kasenga, Pweto et dans la commune de Mokambo. Comment ces populations, déjà éprouvées par un quotidien difficile, pourraient-elles affronter une nouvelle nuit sans lumière ?
Le document, adressé mardi 12 mai à la SNEL, n’est pas qu’une simple note administrative. Il incarne la fragilité d’une dépendance énergétique qui place des milliers de Congolais à la merci d’un voisin. Depuis des années, ces zones enclavées du Haut-Katanga sont alimentées par le réseau zambien, faute d’interconnexion fiable avec le reste du pays. La SNEL, pourtant responsable de la desserte nationale, se trouve ainsi réduite à un intermédiaire impuissant, prise entre des impayés structurels et des exigences étrangères qu’elle peine à honorer. Cette situation, absurde pour une province riche en ressources minières, soulève une question lancinante : jusqu’à quand acceptera-t-on que la fierté énergétique congolaise vacille face à un ultimatum ?
Sur place, la société civile ne cache pas sa peur. « Une coupure d’électricité ne signifiera pas seulement l’obscurité », explique Jean Wolondo. « Cela veut dire des quartiers entiers livrés à l’insécurité, des commerces à l’arrêt, des enfants qui ne pourront plus étudier le soir, des malades en danger. » Le souvenir d’une précédente interruption, il y a quelques mois, est encore vivace. À l’époque, les nuits sans lampadaires avaient vu bondir les actes de banditisme, tandis que les petits vendeurs du marché de Mokambo perdaient toute leur marchandise faute de froid. L’intervention in extremis du gouvernement central et des élus locaux avait permis de rétablir le courant, mais l’épisode avait laissé des traces. Aujourd’hui, la répétition de ce scénario fait craindre le pire.
Que peut vraiment faire la SNEL face à cette menace de coupure d’électricité ? Officiellement, l’entreprise congolaise dispose de quarante-huit heures pour prendre ses dispositions. Mais quelles dispositions, au juste ? Négocier un échéancier avec ZESCO, trouver des fonds d’urgence, ou simplement constater l’inévitable ? Le mutisme de la direction régionale, jointe par notre rédaction, n’augure rien de rassurant. Pendant ce temps, les habitants de Sakania retiennent leur souffle, coincés entre la fiabilité aléatoire des groupes électrogènes et le souvenir amer de l’abandon ressenti lors des crises passées.
Ce bras de fer énergétique met à nu une faiblesse structurelle qui dépasse largement la querelle comptable entre deux compagnies. Il interroge la souveraineté même de l’État congolais sur ses territoires frontaliers. Pourquoi, malgré le potentiel hydroélectrique colossal du Congo, des localités entières restent-elles branchées sur le réseau zambien ? L’interconnexion électrique entre provinces, promise depuis des décennies, reste un serpent de mer. Et pendant que les discours officiels vantent les projets d’électrification rurale, la réalité rattrape les plus vulnérables avec une facture impossible à régler.
La société civile appelle à une intervention urgente du gouvernement. Une nouvelle médiation, une pression diplomatique, un déblocage rapide des arriérés – qu’importe la méthode, pourvu que la lumière reste allumée. Mais au-delà de l’urgence, c’est un véritable plan de désenclavement énergétique que réclament les acteurs locaux. « Nous ne pouvons pas continuer à dépendre du bon vouloir de la Zambie pour éclairer nos maisons », martèle Jean Wolondo. « Il y va de notre dignité. »
En attendant, l’obscurité menace. Chaque heure qui passe rapproche Sakania et ses voisins d’un black-out aux conséquences humaines et sociales incalculables. L’électricité, ce bien si banal en apparence, devient soudainement le symbole d’une lutte pour la survie – et pour une souveraineté que le Haut-Katanga n’a que trop attendue.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
