En marge de l’Africa CEO Forum qui s’est tenu à Kigali les 14 et 15 mai, Paul Kagame a livré une réponse cinglante aux sanctions américaines imposées début mars contre l’armée rwandaise et plusieurs de ses hauts responsables. Le ton était celui d’un dirigeant résolu à ne pas plier. « Je n’ai jamais capitulé dans une situation pire que celle-ci », a déclaré le président rwandais, reconnaissant que ces mesures punitives « font mal », mais refusant d’y voir une raison de changer de cap. Pour lui, les conséquences seraient bien plus graves si Kigali renonçait à sa ligne actuelle : « Nous souffririons davantage si nous ne faisions pas ce que nous faisons actuellement. Il coûte davantage de dire oui à ce qui est mauvais. »
Ces propos interviennent alors que Washington a adopté une position de plus en plus dure envers le Rwanda. Le 2 mars, le département du Trésor a sanctionné l’armée rwandaise dans son ensemble, une décision inédite visant une institution militaire nationale entière, tout en frappant individuellement quatre généraux, dont le chef d’état-major. Moins d’une semaine plus tard, le département d’État a annoncé des restrictions de visas contre plusieurs responsables rwandais, accusés d’alimenter l’instabilité dans l’est de la RDC et de soutenir la rébellion du M23. Ces mesures, qui touchent le cœur de la stratégie sécuritaire et diplomatique de Kigali, soulignent l’exaspération américaine face à la persistance du conflit dans la région des Grands Lacs.
Car derrière ces sanctions se lit une réalité régionale explosive. L’armée rwandaise est un pilier des opérations de maintien de la paix des Nations unies et des missions bilatérales, notamment au Mozambique. Sa mise à l’index par les États-Unis risque d’affaiblir sa capacité à participer à ces engagements, tout en isolant un partenaire clé de Washington dans la lutte contre le terrorisme. Mais pour l’administration Biden – et désormais pour celle qui lui a succédé – la priorité semble s’être déplacée vers la stabilisation de l’est de la RDC, où le M23, soutenu par Kigali selon de multiples rapports de l’ONU, continue de semer le chaos. La compétition mondiale pour les minerais stratégiques, cobalt, coltan, lithium, rajoute une dimension géopolitique évidente : sécuriser les chaînes d’approvisionnement devient un enjeu de souveraineté pour les grandes puissances.
Face à cette pression, Paul Kagame a choisi la rhétorique de la résistance et de la durée. S’adressant implicitement aux capitales occidentales, il a lancé : « Ne faites pas attention à ces puissances qui pensent qu’elles possèdent le monde. Un jour, ils ne vivront pas assez longtemps pour voir les bénéfices tirés de l’exploitation des autres ou des actes injustes. » Une déclaration qui, sous des apparences de défi, cache peut-être une inquiétude réelle. L’économie rwandaise, fortement dépendante de l’aide extérieure et des investissements, pourrait souffrir des sanctions américaines touchant l’armée rwandaise. Mais Kagame semble miser sur la résilience de son pays et sur un soutien régional : il a appelé les nations africaines à ne pas céder aux pressions extérieures.
Analystes et diplomates s’interrogent : le Rwanda peut-il vraiment ignorer les foudres de la première puissance mondiale ? Les sanctions américaines contre le Rwanda ne sont pas symboliques ; elles visent des individus et une institution entière, compliquant les transactions financières, l’accès aux technologies militaires et la mobilité des élites. Pourtant, Kagame a souvent démontré une capacité à défier les pronostics. Son mantra « Toutes ces choses finissent par passer, d’une manière ou d’une autre » révèle une stratégie fondée sur l’usure et la conviction que l’attention occidentale finira par se détourner. Mais à quel prix ? La population congolaise, elle, continue de subir les conséquences de l’implication du M23 et des forces rwandaises dans l’est de la RDC, avec des déplacements massifs et une insécurité chronique.
La résistance affichée par Kagame risque d’approfondir le fossé avec les puissances occidentales, tout en renforçant sa stature de leader panafricaniste. Alors que les appels à une médiation se multiplient, la crise ouverte par les sanctions américaines contre l’armée rwandaise pourrait remodeler les alliances dans la région. Une chose est sûre : en écartant toute capitulation, Paul Kagame a placé la barre très haut. Reste à savoir si la realpolitik finira par rattraper ses certitudes.
Article Ecrit par Cédric Botela
Source: Actualite.cd
