À la carrière Nyoka, le temps s’est comme figé depuis ce 28 mai. Le bruit des marteaux a cessé, les galeries se sont vidées. Autour du puits effondré, seul un lourd silence règne, parfois brisé par les sanglots discrets des proches. Sous des tonnes de terre et de roches, quatre creuseurs artisanaux restent prisonniers. Six jours déjà, et l’attente se mue en un supplice pour les familles rassemblées près du site de Tshipuki, dans la province du Lualaba. Personne n’ose prononcer le mot « survie », mais tous espèrent au moins pouvoir offrir une sépulture digne aux disparus.
L’éboulement s’est produit brutalement, engloutissant les mineurs dans les profondeurs de la carrière. Depuis, les opérations de secours piétinent. Selon plusieurs travailleurs présents, les contrôles de sécurité obligatoires n’auraient pas été réalisés avant la descente. « On nous envoie au fond sans vérifier la stabilité des parois, c’est une loterie », confie un collègue des victimes, la voix nouée par la colère. Il dénonce un encadrement défaillant, où les règles sont bafouées au profit d’intérêts obscurs. Des témoignages recueillis sur place font état d’une présence troublante : des hommes se réclamant de la famille présidentielle, escortés par des militaires, exerceraient une influence directe sur l’exploitation du site. Ils empêcheraient même les agents techniques chargés de la sécurité de faire leur travail. Ces allégations n’ont pas encore suscité de réaction officielle, mais elles nourrissent un profond ressentiment chez les creuseurs.
Les responsables directs de la carrière, eux, ont préféré fuir. Depuis l’accident, ils se sont volatilisés, abandonnant les mineurs à leur douleur et aux questions sans réponses. Cette fuite est vécue comme un aveu de culpabilité par les familles et leurs camarades. « Ceux qui devaient assurer notre sécurité sont les premiers à disparaître quand le drame arrive, c’est inacceptable », lance un jeune creuseur, le regard fixé sur le trou béant.
Dans le quartier voisin de Musonoi, l’émotion est tout aussi vive. Evariste Ndume, président des Jeunes Dynamiques de Musonoi, exprime la colère sourde qui monte dans la communauté : « Ce drame ne fait que répéter une histoire qu’on connaît trop bien. L’exploitation artisanale est livrée à elle-même, sans contrôle, pendant que des affairistes sans scrupules s’enrichissent sur le dos de nos frères. Nous exigeons que la lumière soit faite et que l’État reprenne son rôle. » Il appelle les autorités provinciales et nationales à agir, non seulement pour extraire les corps, mais aussi pour mettre un terme aux pratiques qui transforment les mines en pièges mortels.
Pendant ce temps, les heures continuent de s’égrener. Les familles oscillent entre résignation et espoir insensé. Assises à même le sol, les mères, les épouses, les enfants scrutent le moindre mouvement des secouristes. Mais les moyens déployés paraissent dérisoires face à l’ampleur du chaos. « On nous dit de patienter, mais chaque minute qui passe est une torture », murmure une femme dont le mari est enseveli. Elle ne peut même pas approcher du puits, tenue à distance par des cordons de sécurité. L’absence de communication officielle ajoute à l’angoisse. Les rumeurs circulent, parlant de corps peut-être jamais retrouvés.
Ce drame de Nyoka résonne comme un triste écho des nombreuses catastrophes minières qui jalonnent l’histoire du Lualaba. Il rappelle cruellement que derrière les promesses de formalisation et de mise en ordre du secteur artisanal, la réalité du terrain reste marquée par le risque quotidien, la précarité et l’impunité. La colère gronde, et si elle n’est pas entendue, elle pourrait bien exploser. Car ces quatre hommes ne sont pas seulement quatre victimes : ils incarnent tous ces anonymes qui creusent à mains nues, sans protection, sans voix, dans l’indifférence générale.
Alors que le soleil se couche sur la carrière Nyoka, un petit groupe allume des bougies. Un hommage discret, fragile, à la mémoire de ceux qui sont restés au fond. En attendant que la terre veuille bien les rendre. Six jours, et le silence demeure. Un silence assourdissant, chargé de douleur et de colère.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
