Dans la province de l’Ituri, les habitants vivent au rythme des crises. Depuis des années, les groupes armés sèment la terreur, forçant des milliers de familles à fuir dans la brousse. Mais depuis le 15 mai 2026, une nouvelle épreuve s’abat sur cette région déjà meurtrie : une épidémie d’Ebola, due à une souche rare du virus, pour laquelle il n’existe ni vaccin ni traitement. Le contexte est d’autant plus alarmant que la riposte sanitaire doit se déployer dans des zones où l’insécurité reste omniprésente.
Lors d’un briefing conjoint à Bunia, le vendredi 29 mai, le gouverneur militaire Johnny Luboya Nkashama a dressé un état des lieux de la sécurité depuis son arrivée en mai 2021, date de l’instauration de l’état de siège. Son récit, sans concession, révèle une province qui a partiellement pansé ses plaies, mais où la violence demeure tapie.
« Je suis arrivé ici le 11 mai 2021. Dans la ville de Bunia, seul le centre-ville était sécurisé. Tous les alentours étaient sous l’insécurité », a-t-il rappelé. Une situation d’extrême précarité que le gouverneur a tenté de résorber en pacifiant la capitale provinciale, puis en rouvrant les grands axes routiers, notamment la RN27 reliant Bunia à Mahagi et Komanda. Un travail titanesque qui a permis de désenclaver des territoires entiers, mais non sans laisser des traces indélébiles dans les mémoires.
Le lieutenant-général Luboya a raconté son premier déplacement à Nyakunde, où il n’a trouvé que « quatre vieilles dames hemas » à l’hôpital, attendant la mort au milieu des ruines calcinées. À Katanga, des populations lendu lui ont présenté trois fillettes de cinq ou six ans, survivantes d’une vie dans la brousse. Ces images illustrent l’ampleur du désastre humanitaire qui persiste, malgré les victoires militaires.
L’offensive des forces armées a permis de déloger la CODECO de localités stratégiques comme Bambou, Libri ou Nyangarayi, et de récupérer Mongbwalu, jadis inaccessible. « Je suis le premier gouverneur à être arrivé à Mongbwalu et à faire réhabiliter la route », a-t-il souligné. À l’Est, Boga et Tchabi, autrefois incendiées quasi quotidiennement par les ADF, sont aujourd’hui redevenues des zones de retour. La RN4, tristement célèbre pour ses attaques où des dizaines de véhicules étaient brûlés, est désormais praticable jusqu’à Beni.
Mais ce tableau de progrès est assombri par des foyers d’insécurité toujours actifs. Dans le nord du territoire de Djugu, le groupe CRP, né des cendres du groupe Zaïre après les combats de février 2025, continue de mener des incursions meurtrières depuis Bule, village de l’ancien chef de guerre Thomas Lubanga. « Aujourd’hui, la principale zone d’insécurité reste le nord de Djugu, autour de Bule », a concédé le gouverneur, pointant un danger supplémentaire : les attaques sont souvent lancées à partir des sites de déplacés, où les assaillants se réfugient ensuite.
Par ailleurs, la résurgence des ADF à Mambasa, avec l’attaque du site minier de Muchacha et de plusieurs villages, démontre que la menace sait se déplacer. Les opérations militaires en cours tentent de les repousser vers le Nord-Kivu, mais les populations restent exposées à des attaques sporadiques et sanglantes.
Au-delà de la stratégie militaire, le dialogue a été érigé en pilier de la pacification. Les processus d’Aru I (juin 2023) et Aru II (juin 2025) ont apporté des périodes d’accalmie, ralliant la plupart des groupes, à l’exception de quelques irréductibles. Mais la confiance est fragile. Le 9 février 2025, l’attaque du groupe Zaïre sur un village lendu a brisé les accords, ravivant un cycle de vengeance.
C’est dans ce climat d’insécurité chronique qu’est venue se greffer l’épidémie d’Ebola. Déclarée urgence de santé publique internationale, cette souche rare du virus ajoute une couche de vulnérabilité à une région où plus de 26 millions de personnes souffrent d’insécurité alimentaire aiguë. Les déplacements massifs de populations, la faiblesse des services de santé et la difficulté de tracer les contacts dans les zones de conflit rendent la riposte extrêmement complexe. La malnutrition et les conditions de vie précaires augmentent encore le risque de mortalité.
Face à ce double défi, sécuritaire et sanitaire, le gouverneur Luboya assure que des efforts sont en cours pour contenir les foyers de violence. Mais jusqu’à quand les populations de l’Ituri devront-elles payer de leur vie le prix de ces crises superposées ?
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
