Au petit matin, alors que le soleil pointe à peine au-dessus de Mbuji-Mayi, une silhouette se détache dans le lit de la rivière Lubilanji. C’est Nana, 42 ans, visage marqué par la poussière, les mains crevassées. À coups de marteau réguliers, elle brise des blocs de pierre ramassés dans l’eau glaciale. “Ce travail nous détruit, mais c’est le seul qui nous reste”, confie-t-elle, le souffle court. Comme elle, des centaines de femmes concasseuses de pierres luttent chaque jour pour leur survie dans une précarité économique qui étrangle les familles de la région.
Dans la commune de Dibindi, au quartier Mbinza, ces travailleuses de l’ombre descendent dès l’aube dans le lit de la Lubilanji. Parfois accompagnées de leurs enfants, elles soulèvent des charges énormes, brisent les roches, trient les éclats pour en tirer de minuscules graviers. Leur récompense ? Un revenu dérisoire, oscillant entre 5 000 et 10 000 francs congolais par jour. De quoi nourrir une famille ? À peine. “Nous cassons les pierres pour scolariser nos enfants, les habiller, payer le loyer”, raconte Jeannette, une mère de cinq enfants. “Mais souvent, le ventre reste vide.” Comment survivre quand un sac de gravier se vend à un prix qui ne couvre même pas la moitié des besoins élémentaires d’un ménage ?
Le calvaire de ces femmes ne se limite pas à la pauvreté financière. Leur santé se dégrade dans le silence. Nana Njiba, 38 ans, décrit des douleurs lombaires chroniques, des plaies aux mains et aux pieds, des troubles respiratoires liés à la poussière de silice qu’elle inhale douze heures par jour. “La fatigue est tellement extrême que parfois, je m’effondre en rentrant chez moi”, avoue-t-elle. La posture accroupie prolongée laisse des séquelles invisibles mais dévastatrices. Peut-on parler de travail quand il consume le corps à ce point ? Pourtant, aucune structure sanitaire ne prend en charge ces blessures du quotidien.
La rivière Lubilanji, source de vie, devient un piège. Avec la montée des eaux, les accidents sont fréquents. Jeanne Kabangu témoigne : “En cette saison, trouver les pierres est un enfer. On glisse, on ne récolte parfois que du sable, et on rentre les mains vides.” La pénibilité s’ajoute au danger, et l’angoisse de ne pas rapporter assez pour la marmite est permanente. Un cercle vicieux qui broie autant les corps que les espoirs.
Face à cette détresse, ces femmes ont tenté de s’organiser. Elles ont créé une association informelle pour mutualiser leurs forces et réclamer des conditions plus justes. Mais les obstacles administratifs les freinent : sans documents légaux, impossible d’accéder aux programmes d’aide ou de faire entendre leur voix. “Nous voulons que l’on nous aide à obtenir ces papiers”, supplie l’une d’elles. Une demande simple qui cache une réalité complexe : l’absence de reconnaissance de ce pan entier de l’économie locale.
Le gravier issu de ces pierres concassées est pourtant essentiel à la construction dans la région de Mbuji-Mayi. Sans ces femmes, des chantiers entiers s’arrêteraient. Alors, pourquoi tant d’invisibilité ? La précarité économique de ces travailleuses interroge sur le modèle de développement qui laisse de côté celles qui portent à bout de bras l’activité informelle. Certains observateurs locaux estiment qu’il est temps de “voir, entendre et protéger” ces concasseuses, comme le dit un responsable communautaire. Mais les mots suffiront-ils à panser les plaies et remplir les ventres ?
Chaque jour qui passe, le bruit des marteaux résonne dans la vallée, tel un appel au secours que personne ne semble écouter. À Mbuji-Mayi, les femmes concasseuses de pierres incarnent à la fois le courage et l’abandon. Leur santé s’effrite en même temps que les rochers qu’elles réduisent en poussière. Jusqu’à quand resteront-elles prisonnières de cette survie à la petite semaine ? L’indifférence n’est-elle pas la pire des cassures ?
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
