À l’ère du numérique, une image vaut mille maux. La vidéo qui circule depuis quelques jours sur les réseaux témoigne d’un malaise profond au cœur de la démocratie congolaise : en pleine plénière à l’Assemblée nationale, un vice-président de la chambre basse commente le physique d’une élue avec des gestes non équivoques. La scène, fugace, est devenue un symbole de la violence ordinaire infligée aux femmes dans les hautes sphères du pouvoir.
Ce 15 mai, alors que l’honorable Micheline Mpundu venait de prendre la parole, Christophe Mboso a cru bon d’ajouter, hors micro mais devant les caméras, une appréciation toute personnelle de la « beauté » de sa collègue. Mieux – ou pire –, il a mimé avec ses mains des courbes, réduisant une parlementaire à un objet visuel. L’assemblée nationale vidéo, devenue virale, pose une question brûlante : comment des responsables chargés de voter les lois protégeant les femmes peuvent-ils afficher un tel mépris ?
« Ce genre de propos, ça s’appelle du harcèlement sexuel. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont nos textes légaux. » La réaction de Bernadette Kamango, femme politique et activiste, est sans détour. Dans un pays pourtant salué pour son arsenal juridique – la loi de 2006 sur les violences sexuelles, le Code pénal révisé –, la RDC affiche un décalage criant entre le droit et les pratiques. Le harcèlement sexuel en RDC reste un fléau largement banalisé, surtout lorsque les auteurs occupent des postes d’autorité.
Kamango rappelle un autre épisode révélateur : le lynchage médiatique de la Première ministre après un lapsus sur une chaîne internationale. « Il est ridicule que nos députés, qui votent nos lois, soient les premiers à ne pas les respecter », a-t-elle martelé. Cette déclaration résume un système où les gardiens de la loi deviennent souvent ses transgresseurs. La violence genre RDC ne se limite pas aux zones de conflit ; elle prospère aussi dans les couloirs feutrés du Palais du peuple, sous l’œil complice de l’inertie institutionnelle.
À Kinshasa, les témoignages anonymes de femmes politiques confirment l’ampleur du problème. « On nous demande sans cesse de faire nos preuves, mais on nous juge d’abord sur notre apparence », confie une élue sous couvert d’anonymat. « Si vous protestez, on vous traite d’hystérique. C’est épuisant. » Une autre fonctionnaire raconte : « Monsieur Mboso n’a fait que répéter ce que beaucoup pensent tout bas. L’impunité est totale. » Ces paroles décrivent un environnement où la dignité des femmes est quotidiennement négociée.
Alors que la vidéo continue de déclencher des réactions indignées en ligne, les instances disciplinaires de l’Assemblée restent muettes. Aucune sanction, aucun rappel à l’ordre. Cette absence de réaction envoie un message dangereux : le corps des femmes parlementaires appartient à la conversation publique, et leurs compétences s’effacent derrière leur silhouette. N’est-ce pas là une forme de violence politique ?
Le harcèlement sexuel en milieu professionnel est puni par la loi. Pourtant, qui se souvient d’une condamnation d’un haut responsable pour un tel délit ? Les textes dorment dans les tiroirs pendant que les mœurs patriarcales restent souveraines. Christophe Mboso, fort de sa position de deuxième vice-président, est-il au-dessus des règles qu’il est censé incarner ?
Au-delà du cas individuel, c’est toute une culture politique qui doit être remise en question. L’égalité des sexes ne se décrète pas ; elle se vit dans les gestes du quotidien. Lorsque le deuxième personnage de l’Assemblée nationale se permet de ramener une collègue à ses mensurations, il annule symboliquement des décennies de lutte pour l’émancipation féminine. La République démocratique du Congo, meurtrie par des années de guerre où le viol fut utilisé comme arme, ne peut tolérer que ses institutions deviennent des tremplins pour la banalisation du sexisme.
Les réseaux sociaux, souvent accusés de propager la haine, jouent ici un rôle de révélateur. Sans la fuite de cette séquence, l’incident serait resté un non-événement. La société civile exige désormais des comptes, et les organisations de défense des droits des femmes demandent l’application stricte des dispositions contre le harcèlement sexuel RDC. Le débat dépasse le seul comportement de Christophe Mboso ; il interroge la capacité de l’État à se réformer de l’intérieur.
En attendant, Micheline Mpundu n’a pas commenté publiquement l’affaire. Peut-être est-ce une stratégie, ou peut-être est-ce l’épuisement face à un système qui normalise cette violence. Combien de femmes politiques subissent en silence les remarques déplacées, les gestes humiliants, sans jamais trouver d’écho ? L’histoire de cette vidéo n’est pas qu’une anecdote croustillante pour les réseaux sociaux ; c’est le miroir d’une société où la parole masculine continue de peser plus lourd que la loi, où le corps des femmes reste un territoire à commenter, à modeler, à mépriser. Le changement viendra-t-il de la prochaine génération de dirigeants, ou faudra-t-il que chaque femme porte une caméra pour faire respecter sa dignité ?
L’Assemblée nationale peut-elle encore prétendre représenter le peuple congolais si elle ne défend pas la moitié de ses membres contre l’indignité ?
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
