Cent trente détenus pour un seul magistrat. Ce chiffre, à lui seul, résume le naufrage de la justice dans le territoire de Bulungu, au cœur de la province du Kwilu. La prison centrale de Bulungu est devenue le théâtre d’une détention prolongée massive, où l’espérance d’un procès équitable s’étiole de mois en mois.
Selon des sources concordantes, le tribunal de grande instance ne fonctionne plus qu’avec un unique magistrat, chargé d’instruire l’ensemble des affaires pénales du ressort. Résultat : soixante dossiers demeurent en suspens, tandis que cent vingt-quatre détenus attendent d’être jugés, certains depuis plus d’une année. Seules six personnes ont été condamnées à ce jour, sur une population carcérale de cent trente. Cette situation illustre un dysfonctionnement judiciaire profond, symptomatique des magistrats manquants qui gangrène la République démocratique du Congo.
Le tribunal de paix, compétent pour les infractions mineures, n’apporte aucun répit. Il ne siège plus en matière pénale depuis quatre ans, paralysant le traitement de nombreux dossiers. Des détenus relevant de sa compétence moisissent derrière les barreaux sans jamais être fixés sur leur sort. Me Dirigeant Munzende, président de la société civile locale, s’est ému de cette situation : « Il y a des gens qui ont passé plus d’une année sans être jugés. C’est une situation catastrophique que nous déplorons. Certaines personnes ont comparu devant le tribunal de grande instance sans jamais connaître leur sort. »
Le défenseur des droits dénonce une vague de détentions irrégulières, en violation frontale du droit à la justice. Les dossiers s’empilent, les audiences s’espacent, et l’unique magistrat, débordé, ne peut matériellement pas absorber le flux. À la prison de Bulungu, la promiscuité et le désœuvrement alourdissent encore le fardeau des détenus, privés de toute perspective.
Au-delà de l’effondrement judiciaire, la survie quotidienne dans la maison d’arrêt tient du miracle. La subvention allouée par l’État pour la nourriture et l’entretien des prisonniers n’a pas été versée depuis trois trimestres : les deux derniers de 2025 et le premier de 2026. Sans ressources, l’administration pénitentiaire peine à assurer un minimum de dignité aux personnes incarcérées.
La conjonction d’une justice défaillante et d’une précarité extrême crée un terreau fertile pour l’arbitraire. Combien de ces détenus sont-ils en réalité des prévenus oubliés, victimes d’une machine judiciaire grippée ? La question reste sans réponse officielle. La société civile appelle à un réveil urgent des autorités, exigeant la nomination de magistrats supplémentaires et le déblocage immédiat des fonds destinés à la prison.
Alors que le silence administratif perdure, les prisonniers de Bulungu incarnent une double peine : la privation de liberté et la privation de justice. L’État congolais, garant du droit à un procès dans un délai raisonnable, est aujourd’hui sommé de s’expliquer. Le drame silencieux de Bulungu n’est-il pas le reflet d’un système tout entier à reconstruire ?
Article Ecrit par Cédric Botela
Source: Actualite.cd
