Ruth Bake a un sourire timide, mais ses mots sont lourds de sens. Diplômée en médecine dentaire, elle ne soigne pourtant aucune carie. Depuis trois ans, cette jeune femme enchaîne les stages dans une clinique de Matadi, sans jamais décrocher cet emploi stable auquel elle aspirait. « C’est vrai que je suis dentiste, mais je n’arrive pas à trouver d’emploi dans mon domaine de formation. Si, à travers une autre formation pratique, je peux accéder à un travail dans un autre secteur, je suis prête à le faire », confie-t-elle, le regard résolu. Ce témoignage, recueilli en marge d’un forum sur les métiers de l’hôtellerie organisé ce vendredi 15 mai 2026 à Matadi, en dit long sur le désarroi qui gangrène toute une génération.
Ce forum, initié par un collectif de professionnels du secteur hôtelier, n’était pas un simple salon de l’emploi. Il s’agissait d’une bouffée d’oxygène pour des centaines de jeunes venus explorer les voies de la reconversion professionnelle. L’objectif affiché : renforcer l’employabilité des jeunes en leur offrant un accès direct à l’expertise de ceux qui font tourner l’hôtellerie au Kongo-Central. Car si l’on parle beaucoup des métiers de l’hôtellerie en RDC, rares sont les initiatives concrètes qui permettent aux chercheurs d’emploi de s’y frotter réellement.
Et le constat est amer. Loin des discours politiques sur l’emploi jeunes à Matadi, la réalité saute aux yeux : des diplômés de tous horizons, parfois bardés de certificats, se retrouvent contraints de revoir leurs ambitions à la baisse. Combien de temps une société peut-elle se permettre de former des médecins, des ingénieurs ou des dentistes pour finalement les orienter vers des métiers pour lesquels ils n’ont pas été préparés ? La question mérite d’être posée, tant le phénomène prend de l’ampleur.
Wani Narugeta, l’un des organisateurs, ne s’en cache pas. Selon lui, le véritable défi n’est pas seulement de créer des postes, mais de garantir une meilleure adéquation entre les compétences acquises et les besoins du marché. « Les entreprises veulent recruter, mais elles hésitent à engager des personnes qui pourraient leur coûter cher plus tard, faute d’expérience », explique-t-il. Pour y remédier, le forum mise sur des partenariats avec des structures locales capables d’offrir une immersion pratique aux jeunes. Une manière de sortir de l’éternel cercle vicieux : pas d’emploi sans expérience, pas d’expérience sans emploi.
Cette approche soulève néanmoins des interrogations légitimes. Faut-il y voir une reconnaissance implicite que la formation académique classique n’est plus en phase avec les réalités du marché ? À Matadi, la jeunesse ne semble plus attendre de réponse toute faite. Elle se tourne résolument vers les métiers de l’hôtellerie en RDC, un secteur en pleine expansion grâce au dynamisme du Kongo-Central, mais encore trop peu structuré pour absorber cette main-d’œuvre abondante. D’ailleurs, les organisateurs promettent d’étendre ce programme à d’autres zones de la province. Une nouvelle encourageante, qui ne doit toutefois pas faire oublier l’urgence d’une réforme plus globale de l’employabilité des jeunes.
Derrière l’effervescence de ce forum hôtellerie, une vérité plus profonde se dessine. Le chômage des jeunes ne se résoudra pas par des rustines sectorielles, mais par une refonte courageuse des politiques d’éducation et d’insertion. En attendant, Ruth et des milliers d’autres continuent d’arpenter les couloirs des espoirs déçus, prêts à troquer leur blouse de dentiste contre un tablier de serveur. Jusqu’à quand ?
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
