AccueilActualitéSociétéUvira : chasse aux discours de haine, pari sur la cohésion sociale

Uvira : chasse aux discours de haine, pari sur la cohésion sociale

À Uvira, les rues grouillent de vie, mais dans les regards, une lassitude ancienne se lit encore. « Pourquoi ces paroles qui nous déchirent, quand nous pourrions partager le même marché ? », interroge un vendeur de légumes près de la place centrale. Cette question, porteuse de toute la douleur d’une région meurtrie, résonne aujourd’hui comme un cri d’espoir. Depuis quelques jours, les autorités locales du Sud-Kivu ont décidé de frapper un grand coup : les discours de haine doivent disparaître, et la cohésion sociale doit redevenir la colonne vertébrale de la cité.

Le chef de cité de Sange, Mabiswa Selemani Jean de Dieu, a parcouru les quartiers vendredi dernier pour porter une parole claire : « Nous prêchons sans relâche l’interdiction des règlements de comptes et le retour à la paix. La cité est calme, mais il faut que chacun y mette du sien. » Ses mots, simples mais porteurs d’une urgence palpable, traduisent une volonté politique de ne plus laisser la peur dicter les relations entre communautés. Car à Uvira, comme dans bien des coins de l’Est congolais, les blessures de la guerre ont trop souvent servi de terreau aux stigmatisations.

La société civile du Sud-Kivu, par la voix du Collectif pour la paix, salue ce tournant mais prévient : les belles paroles ne suffiront pas. Emmanuel Bengehya, co-modérateur du collectif, martèle : « Nous exigeons la protection des civils. Sans un mécanisme de suivi du cessez-le-feu et sans le déploiement urgent d’une unité de la CIRGL ou de la Monusco pour garantir les droits de l’homme, nos espoirs resteront lettre morte. » Derrière cette revendication, se cache une réalité crue : à Uvira, la paix n’est jamais acquise, et les promesses de vivre ensemble ne tiennent qu’à un fil si les armes continuent de circuler.

Comment expliquer que, dans une région où les ethnies ont toujours cohabité, le poison de la division se répande aussi vite ? Plusieurs activistes des droits humains interrogés pointent du doigt l’absence prolongée de l’autorité de l’État. « Quand les institutions sont absentes, les rumeurs deviennent la loi », confie un défenseur local sous le couvert d’anonymat. Ce vide laisse prospérer les discours de haine, souvent instrumentalisés par des groupes armés ou des entrepreneurs politiques. Pourtant, la mobilisation actuelle montre que la population d’Uvira refuse de céder à ce chantage identitaire. Des femmes, des jeunes, des chefs coutumiers prennent la parole pour dire : « Assez ! »

Les initiatives se multiplient : rencontres intercommunautaires, émissions radio en langues locales, théâtres participatifs. Autant d’outils qui, couplés à l’engagement des autorités, redessinent peu à peu une géographie de l’espoir. Mais le chemin est encore long. « Le vivre ensemble n’est pas un slogan, c’est un combat quotidien », rappelle un enseignant de l’école primaire d’Uvira. Il évoque les matins où les enfants de toutes origines partagent le même banc, mais où les parents s’évitent encore au marché. Le défi est donc sociétal : il s’agit de guérir les mémoires, de déconstruire les stéréotypes qui emprisonnent les esprits.

Et si, justement, la lutte contre les discours de haine devenait le premier pas vers une restauration plus large de l’autorité de l’État ? Dans l’Est de la RDC, où la violence armée n’a que trop duré, la cohésion sociale apparaît comme un levier stratégique, souvent sous-estimé. Car un peuple uni est un peuple qui peut exiger des comptes, résister aux manipulations et reconstruire un tissu social déchiré. À Uvira, le message est lancé, il ne demande qu’à être amplifié par des actes concrets.

Alors que le soleil se couche sur le lac Tanganyika, les habitants d’Uvira retiennent leur souffle. Entre le souvenir des massacres et l’espoir d’une paix durable, la bataille se joue dans les esprits autant que dans les ruelles. La route sera longue, mais peut-être que, cette fois, les mots de la haine trouveront enfin leur écho dans le néant qu’ils méritent.

Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net

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Chloé Kasong
Chloé Kasong
Issue de Kinshasa, Chloé Kasong est une analyste rigoureuse des enjeux politiques et sociaux de la RDC. Spécialisée dans la couverture des élections, elle décortique pour vous l’actualité politique avec impartialité, tout en explorant les mouvements sociaux qui façonnent la société congolaise. Sa précision et son engagement font d'elle une voix incontournable sur les grandes questions sociétales.
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