Imaginez une avenue commerçante où, au lieu de trouver des trottoirs libres et une chaussée fluide, vous butez sur une carcasse de voiture renversée, roues en l’air, entourée d’outils et de pièces détachées. À Binza Delvaux, dans la commune de Ngaliema, ce tableau n’est pas une scène de film catastrophe, c’est le quotidien de milliers de Kinois. Depuis des mois, les véhicules abandonnés Kinshasa colonisent les artères de ce quartier populaire, transformant les voies publiques en ateliers de mécanique sauvages et en dépotoirs à ferraille.
Le phénomène ne date pas d’hier, mais il prend une ampleur inquiétante. À Binza Delvaux, une dizaine d’épaves — pour certaines accidentées, pour d’autres hors d’usage — occupent une partie significative de la chaussée. « Ce matin encore, j’ai mis deux heures pour parcourir 500 mètres », soupire Clarisse, vendeuse de légumes qui emprunte l’avenue chaque jour. La réduction de l’espace routier provoque des embouteillages monstrueux, surtout aux heures de pointe, paralysant les activités économiques et rendant la vie insupportable pour les riverains.
Mais au-delà des bouchons, c’est un sentiment d’insécurité grandissant qui étreint la population. « Ces voitures abandonnées sont devenues des cachettes idéales pour les bandits la nuit tombée », témoigne un habitant qui préfère taire son nom. Plusieurs cas d’agressions et de vols ont été rapportés dans les environs, sans que les victimes osent toujours porter plainte. Le commissariat de Delvaux le reconnaît volontiers : l’absence de fourrière pour évacuer ces véhicules aggrave la situation, laissant le champ libre aux délinquants.
Au cœur de ce chaos, des mécaniciens improvisés ont installé leurs garages en pleine rue. « Nous n’avons pas le choix, explique l’un d’eux, joint ce vendredi sous un soleil de plomb. Les terrains sont chers, aucun site officiel ne nous est proposé. Alors on travaille là où on peut. » Une justification qui ne convainc pas les riverains : « Ils démontent les pièces, laissent traîner les déchets, et c’est nous qui respirons la fumée des soudures », s’indigne un commerçant. Le ras-le-bol est palpable. Les habitants exigent l’installation d’une fourrière municipale pour libérer la voie et rendre Binza Delvaux respirable.
Comment en est-on arrivé là ? La réponse tient en partie à une carence chronique des services publics. La ville de Kinshasa ne dispose pas de fourrière fonctionnelle à l’échelle requise, et la gestion des épaves relève d’un flou administratif entre l’hôtel de ville, la police et le ministère des Transports. Pendant ce temps, des intérêts privés — garagistes informels, revendeurs de pièces — prennent possession de l’espace public, avec la tolérance tacite des autorités locales. Une situation qui illustre les contradictions d’une capitale en explosion démographique, où l’ordre urbain se négocie au gré des arrangements et de la survie.
À Binza Delvaux, comme dans bien d’autres quartiers de la capitale, les véhicules abandonnés ne sont que le symptôme d’un mal plus profond : l’absence de planification, la faiblesse des infrastructures et l’incapacité à faire respecter la loi. Quand chaque mètre carré de chaussée devient un enjeu de subsistance, qui défend le droit élémentaire à une circulation paisible ? La question mérite d’être posée, à la veille d’échéances électorales où les promesses de modernisation de la ville se multiplient.
En attendant un hypothétique coup de balai des autorités — la police de Delvaux assure que « des démarches sont en cours » — les habitants continuent de subir. Chaque matin, ils slaloment entre tôles froissées et flaques d’huile, priant pour que le prochain accident ne survienne pas au coin de leur rue. Et pendant que les embouteillages s’allongent, l’insécurité, elle, gagne du terrain. Une véritable bombe à retardement, dans une ville qui n’a plus les moyens d’attendre.
Kinshasa mérite mieux que des épaves en guise de mobilier urbain. La libération de Binza Delvaux pourrait être un premier signal fort, mais il faudra pour cela transformer les discours en actes. Les Kinois sont-ils condamnés à vivre au milieu des décombres de l’incurie ? L’histoire jugera.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
