La prison centrale de Kangbayi, à Beni dans la province du Nord-Kivu, traverse une crise alimentaire sans précédent. Depuis le début de l’année 2026, aucun approvisionnement en rations alimentaires n’a été assuré pour les détenus. Cette situation dramatique, confirmée par la société civile locale, a plongé l’établissement pénitentiaire dans une profonde détresse humanitaire.
Le vice-président de la société civile de Beni, Richard Kirimba, a indiqué que les proches des prisonniers, autrefois principaux pourvoyeurs de nourriture, se font désormais plus rares. « Les familles hésitent à se rendre à la prison, car elles-mêmes sont incapables de fournir une assistance alimentaire en raison des dettes déjà contractées », a-t-il expliqué. Les personnes qui tentaient de collecter de la nourriture pour les détenus ont été contraintes d’abandonner cette démarche, faute de moyens.
À l’intérieur des murs de Kangbayi, les conséquences de cette privation alimentaire sont déjà visibles et se chiffrent en vies humaines. Selon un rapport de monitoring d’une organisation locale de défense des droits humains, vingt décès ont été enregistrés au cours du premier trimestre 2026. Ces morts, imputables en grande partie à la malnutrition, s’ajoutent à une situation sanitaire déjà critique. Une quarantaine de détenus souffriraient de malnutrition sévère depuis février dernier, tandis qu’une dizaine d’autres sont atteints de tuberculose. Le manque de médicaments persiste, et ce, malgré l’appui de certains partenaires humanitaires.
La surpopulation carcérale aggrave chaque jour un peu plus ce tableau. Conçue pour accueillir 250 personnes, la prison de Kangbayi en abrite actuellement environ 1 500. Cette densité extrême, conséquence directe de la recrudescence des crimes dans la région de Beni, contraint des centaines de détenus à dormir à même le sol, dans des conditions d’hygiène déplorables. Les femmes et les mineurs, qui sont logés dans des bâtiments distincts situés ailleurs dans la ville, ne sont pas épargnés par cette crise alimentaire, puisqu’ils dépendent du même système d’approvisionnement.
Comment une telle situation a-t-elle pu perdurer sans intervention urgente des autorités ? La question se pose avec une acuité douloureuse, alors que les signaux d’alarme avaient été tirés bien avant ce premier trimestre meurtrier. La société civile de Beni, par la voix de Richard Kirimba, appelle à la solidarité en faveur des détenus et recommande aux autorités nationales d’accorder à la prison de Kangbayi des moyens de fonctionnement réguliers. Elle insiste également sur la nécessité d’un désengorgement urgent, afin de réduire la surpopulation et les risques sanitaires qui en découlent.
Un responsable pénitentiaire, s’exprimant sous couvert d’anonymat, a reconnu que « les dettes accumulées auprès des fournisseurs rendent impossible tout nouvel approvisionnement en nourriture et en médicaments ». L’administration carcérale, exsangue financièrement, se retrouverait dans l’incapacité d’honorer ses engagements, laissant les détenus livrés à eux-mêmes. Cette impasse logistique et financière, combinée à l’inertie des institutions centrales, fait craindre une aggravation rapide du bilan humain.
Les organisations humanitaires présentes dans la région, bien que limitées par des ressources insuffisantes, tentent de maintenir un filet de sécurité. Mais leur action reste ponctuelle et ne saurait pallier une carence structurelle. La malnutrition chronique et les maladies opportunistes pourraient transformer Kangbayi en un foyer d’épidémies, avec des conséquences potentiellement désastreuses pour l’ensemble de la ville de Beni.
En attendant une hypothétique réaction des pouvoirs publics, les détenus de Kangbayi continuent de survivre dans l’ombre, privés du plus élémentaire des droits : celui de se nourrir. Le silence autour de cette tragédie silencieuse interroge sur la capacité de l’État congolais à garantir des conditions minimales de détention, conformément aux standards internationaux. Vingt morts en trois mois : un chiffre qui, s’il ne provoque pas une prise de conscience, pourrait n’être que le prélude d’une catastrophe annoncée.
Article Ecrit par Cédric Botela
Source: Actualite.cd
