Sur les rives boueuses de la rivière Nganza, à Kananga, l’agitation matinale ne vient pas des bancs de l’école, mais des motos qui attendent d’être nettoyées. De jeunes mains, certaines encore calleuses de la craie, frottent les carrosseries avec une vigueur déconcertante. Ces enfants, âgés de 11 à 17 ans, ont troqué la salle de classe contre ce travail de survie. « Je ne peux pas payer les frais scolaires, alors je gagne un peu d’argent ici », soupire un adolescent, le regard fuyant, les doigts tachés de cambouis.
Ce tableau, loin d’être anecdotique, illustre une réalité alarmante au Kasaï-Central. Selon Jean-Malhys Lungala, coordonnateur provincial de la Ligue de la Zone Afrique pour la Défense des Droits des Enfants et Élèves (LIZADEEL), plus de 30 élèves de Kananga pratiquent l’école buissonnière pour se rendre à la rivière Nganza. Leur objectif ? Laver des motos et rapporter quelques billets fripés à la maison.
Pour ces enfants, la journée ne laisse aucune place aux révisions. Le bruit de l’eau et le ballet des engins à deux roues ont remplacé le silence studieux des cahiers. « Même quand j’essaie d’aller à l’école le matin, je suis trop fatigué pour suivre les cours l’après-midi », raconte un autre jeune, partagé entre culpabilité et nécessité. Une double peine qui creuse inexorablement les lacunes scolaires.
Comment parler d’avenir quand la survie quotidienne dicte sa loi ? La pauvreté, enracinée dans cette partie de la République démocratique du Congo, pousse des familles entières à sacrifier l’éducation sur l’autel des besoins immédiats. Les chiffres de la LIZADEEL révèlent une tendance lourde : l’abandon scolaire en RDC gagne du terrain, et le travail des enfants à Kananga en est un symptôme criant.
Le phénomène dépasse la simple déscolarisation. Ces « enfants laveurs », comme on les appelle désormais, deviennent les victimes invisibles d’un système qui ne leur offre que des échappatoires précaires. Certains tentent de combiner école et petit boulot, mais l’équilibre est intenable. La fatigue, le manque de temps, la stigmatisation : autant de barrières qui éloignent un peu plus du chemin de la connaissance.
Face à cette hémorragie éducative, la société civile élève la voix. Jean-Malhys Lungala interpelle à la fois le gouvernement provincial et les parents. « Nous devons agir ensemble pour que ces enfants retrouvent le chemin de l’école », plaide-t-il, insistant sur la nécessité de mesures de protection et de réinsertion. Mais au-delà des appels, quel filet social pour ces familles qui n’ont que le choix du moindre mal ?
À Kananga, la rivière Nganza charrie bien plus que l’eau et la boue : elle emporte avec elle les rêves d’une jeunesse laissée pour compte. Chaque moto lavée est une leçon perdue, chaque billet gagné est un pas de plus vers l’incertitude. L’urgence d’une réponse collective n’a jamais été aussi brûlante, car l’éducation reste le seul véritable moteur pour briser ce cycle de pauvreté.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
