Dans une décision qui interroge les fondements même de l’action administrative en province, Victor Kanfwa, administrateur du territoire de Moba, a brandi jeudi dernier l’étendard de la légalité contre une pratique fiscale pour le moins insolite. La suspension de la taxe dite de « Contrôle des machines hors‑bord », perçue par des agents de l’Agence nationale de renseignements (ANR) auprès des pêcheurs du lac Tanganyika, constitue un acte politique d’une portée symbolique forte. En qualifiant ouvertement cette redevance de 50 000 francs congolais d’illégale, l’autorité locale ouvre-t-elle une brèche dans le système souvent opaque des prélèvements en RDC ?
Cette mesure intervient au terme d’une rencontre tendue avec les pêcheurs de l’entité, directement impactés par cette exigence financière. L’administrateur Kanfwa n’a pas mâché ses mots, ordonnant aux usagers du lac de ne plus s’acquitter d’une contribution sans aucun soubassement juridique. « Nous avons invité le responsable de l’ANR/Moba, qui a reconnu avoir perçu de l’argent lié à cette taxe, mais uniquement auprès de personnes ayant acheté de nouvelles machines hors‑bord. Or, cela n’a pas été le cas », a-t-il dénoncé, pointant du doigt l’écart entre la justification avancée et la réalité du terrain. Cette situation met en lumière les dérives potentielles lorsque des services de renseignement s’improvisent percepteurs, brouillant les lignes de leur mandat officiel.
L’analyse politique de cette affère révèle des tensions sous-jacentes entre l’autorité politico-administrative locale et une agence centrale comme l’ANR. En prenant publiquement position, Victor Kanfwa joue un rôle périlleux, défiant une structure réputée puissante. Son geste, salué par une partie de la population, l’expose-t-il à des représailles ou consolide-t-il au contraire son assise en se posant en défenseur des contribuables ? La question de la légitimité des prélèvements en province, un enjeu récurrent en RDC, trouve ici une illustration criante. Le député provincial Frédéric Kabunda, présent lors de l’annonce, a immédiatement appuyé cette démarche, soulignant l’illicéité de la pratique. « Le seul service habilité à percevoir les taxes au niveau provincial est la DGRTANG, et au niveau national, la DGRAD », a-t-il rappelé, réaffirmant le cadre légal souvent ignoré.
Plus inquiétant encore, l’aveu du responsable local de l’ANR concernant le sort des fonds déjà collectés. Interrogé sur l’utilisation des 75 000 francs congolais prélevés, ce dernier aurait simplement répondu les avoir dépensés. Cette révélation, si elle est confirmée, jette une lumière crue sur l’opacité et l’absence de reddition des comptes qui entourent parfois ces perceptions informelles. Où va l’argent des taxes illégales en RDC ? Cette affaire à Moba pose la question de la gouvernance des ressources publiques au niveau le plus local et du contrôle effectif exercé sur les agents de l’État.
L’absence de version des faits de la part de l’ANR, dont Radio Okapi n’a pu joindre le responsable, ajoute au flou et nourrit le sentiment d’impunité. Cette suspension de la taxe machines hors-bord à Moba dépasse le simple fait divers administratif. Elle cristallise les défis de l’État de droit dans les territoires éloignés de la capitale : lutte contre les exactions, clarification des rôles entre services, et protection des populations vulnérables comme les pêcheurs du Tanganyika. L’administrateur Kanfwa a-t-il ouvert une boîte de Pandore en s’attaquant à cette pratique ? Sa décision pourrait inspirer d’autres territoires confrontés à des situations similaires, obligeant les autorités centrales à se positionner.
À court terme, les prochains enjeux sont clairs. Il s’agira de voir si la suspension est respectée sur le terrain et si une enquête sera ouverte sur les fonds déjà perçus. Cette controverse met également en exergue la nécessité d’une campagne de sensibilisation sur les taxes légales dues par les pêcheurs, pour éviter que le vide laissé par cette taxe illégale ne soit comblé par d’autres abus. La balle est désormais dans le camp des autorités provinciales et nationales. Auront-elles le courage de soutenir la démarche de l’administrateur de Moba et d’instruire un dossier embarrassant, ou préféreront-elles étouffer l’affaire pour ne pas froisser une agence influente ? La réponse à cette question en dira long sur la volonté réelle de réforme et de moralisation de la vie publique en République Démocratique du Congo.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
