Dans un contexte où chaque mot pèse son poids de sens, la réponse cinglante du porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, aux récentes sorties de l’ancien président Joseph Kabila, dépasse la simple joute verbale. Elle révèle une bataille profonde pour le contrôle du récit national, une lutte où la légitimité de l’action publique se joue autant sur le terrain de l’est qu’à la tribune des grands meetings. En marge de la Conférence des gouverneurs à Bandundu, Muyaya a choisi le ton de l’offensive pour déconstruire ce qu’il présente comme une stratégie délibérée de confusion.
L’élément déclencheur est sans équivoque : l’utilisation par Joseph Kabila du terme « soudanisation » pour décrire la crise sécuritaire en République Démocratique du Congo. Dans une interview à un média belge, l’ancien chef de l’État a dressé un parallèle troublant avec le processus ayant conduit à la partition du Soudan du Sud. Une analogie lourde de conséquences, que le gouvernement RDC, par la voix de son ministre des Médias, rejette avec la dernière énergie. Pour Patrick Muyaya, cette rhétorique n’est pas le fruit d’une analyse géopolitique, mais bien « une stratégie de communication soigneusement élaborée » visant à inoculer un « venin » dans le débat public. Le timing même de cette déclaration, le 23 mars à Goma, est interprété comme un acte symbolique fort, presque une revendication.
Au-delà de la dénonciation, quelle est la stratégie de Patrick Muyaya ? Il s’agit, ni plus ni moins, de reprendre la main sur l’agenda politique en recentrant le débat sur le bilan. Face aux prophéties alarmistes, le porte-parole oppose une litanie d’actions concrètes. La fréquence accrue des conférences des gouverneurs Bandundu et ailleurs est brandie comme un étendard de l’efficacité gouvernementale. « En 18 ans, il y a eu six conférences de gouverneurs. Nous, en fréquence, on en a au moins deux par an », a-t-il martelé, établissant un contraste implicite mais saisissant avec l’ère Joseph Kabila. La comparaison, bien que présentée avec une feinte réserve, est transparente. Elle se prolonge dans le domaine des infrastructures, où Muyaya affirme que c’est sous la présidence de Félix Tshisekedi que des routes asphaltées ont enfin vu le jour, opposant ces réalisations collectives à des investissements passés jugés opaques et personnels.
Cette offensive verbale soulève une question fondamentale : le gouvernement actuel joue-t-il sa crédibilité dans cette guerre des mots ? En qualifiant les propos de l’ancien président de manipulateurs, Patrick Muyaya tente de délégitimer non seulement la critique, mais aussi son auteur. Le risque est de paraître sur la défensive, de transformer une polémique en crise de confiance plus large. Cependant, la manœuvre semble calculée. En ramenant systématiquement le débat sur le terrain des réalisations – ou du manque supposé de celles du passé –, le porte-parole cherche à ancrer dans l’opinion l’idée d’une rupture nette entre deux ères. La référence oblique à des domaines privés fastueusement aménagés (comme la Vallée de la Nsele) face aux besoins criants de la population est une charge à peine voilée, une manière d’associer l’ancien régime à un certain affairisme.
Finalement, cet épisode dépasse la simple controverse. Il met en lumière la vulnérabilité narrative d’un pouvoir confronté à une crise sécuritaire persistante. La crainte sous-jacente exprimée par Muyaya est que le concept de soudanisation RDC, une fois lancé, ne s’empare des esprits et ne devienne un prisme incontournable pour interpréter les événements. En réagissant avec une telle vigueur, le gouvernement tente d’exercer un contrôle sémantique, de définir les termes du débat avant que l’opposition ne le fasse. La formule conclusive du porte-parole, « le chien aboie et la caravane passe », résume bien cette posture : une volonté affichée de ne pas se laisser distraire, de poursuivre coûte que coûte la marche du pouvoir en place.
Les prochains enjeux sont dès lors clairs. La capacité de l’exécutif à maintenir cette ligne narrative offensive dépendra étroitement de sa capacité à produire des résultats tangibles sur le terrain, notamment à l’est. Si la « caravane » s’enlise, les « aboiements » critiques, qu’ils viennent de Joseph Kabila ou d’autres acteurs, gagneront en résonance. La bataille pour la légitimité en RDC se joue désormais sur un double front : celui, bien réel, de la sécurité, et celui, plus abstrait mais tout aussi crucial, de la représentation et du sens.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: mediacongo.net
