Imaginez une frontière invisible, un mur protecteur qui se dresse non pas avec des barbelés, mais avec du savon, de la cendre et des cache-nez. C’est l’image qui se dessine aujourd’hui sur l’axe routier reliant Bunia à Kisangani, en République démocratique du Congo. Alors que l’épidémie d’Ebola continue de sévir en Ituri, les acteurs du transport transforment chaque bus en une forteresse sanitaire. Une course contre la montre s’engage : empêcher le virus de voyager plus vite que l’information.
Depuis la résurgence des cas dans cette province orientale, les transporteurs ont pris une décision qui pourrait sauver des milliers de vies. « Nous avons décidé de fournir des cache-nez aux membres d’équipage, du savon et des lave-mains pour renforcer la sécurité des passagers », explique un responsable d’agence. Ces mesures barrières, autrefois considérées comme une simple formalité, sont devenues un rituel obligatoire. Dans les parkings de Kisangani, avant chaque départ vers l’Ituri, les voyageurs sont briefés comme des soldats avant une mission périlleuse. La métaphore militaire n’est pas exagérée : le virus Ebola tue jusqu’à 90 % des personnes infectées lorsqu’il n’est pas pris en charge à temps.
Les camionneurs et les gérants de bus en commun jouent désormais le rôle de sentinelles. Dans les terminaux, leur message résonne en boucle : lavez-vous les mains avec du savon ou de la cendre à chaque barrière, gardez votre cache-nez, maintenez une distance d’un mètre avec votre voisin. Un voyageur interrogé témoigne avec une simplicité désarmante : « Si à chaque barrière on pratique le lavage des mains avec du savon ou de la cendre, cela pourrait beaucoup nous aider… » Cette phrase, presque anodine, cache une réalité brutale : dans une région où l’accès à l’eau courante reste un luxe, la prévention repose souvent sur des moyens rudimentaires. Pourtant, la cendre, ce déchet domestique, possède des propriétés désinfectantes reconnues par l’Organisation mondiale de la Santé. Une leçon d’ingéniosité sanitaire qui rappelle que la lutte contre les épidémies est aussi une affaire de débrouillardise.
Mais pourquoi l’axe Bunia-Kisangani cristallise-t-il autant d’attention ? Tout simplement parce qu’il constitue un cordon ombilical économique et humain entre le Nord-Est ravagé par le virus et le reste du pays. Chaque jour, des centaines de voyageurs RDC empruntent ces routes défoncées, transportant avec eux espoirs et marchandises – et potentiellement le virus. Un seul passager contaminé pourrait transformer un bus en incubateur roulant, avec des conséquences catastrophiques pour des centres urbains comme Kisangani, où les structures de santé sont déjà sous pression. La prévention transport devient donc un maillon crucial de la chaîne de riposte.
Les mesures imposées ne sont pas sans rappeler les protocoles en vigueur dans les aéroports internationaux pendant les crises sanitaires. Mais ici, pas de thermomètres infrarouges sophistiqués ni de caméras thermiques. L’arsenal est fait de bon sens : interdiction des contacts physiques inutiles, comme les accolades ou les poignées de main ; signalement immédiat de tout symptôme suspect, qu’il s’agisse de fièvre, de diarrhée ou de saignements. Ces gestes barrières, si simples en apparence, demandent une discipline de tous les instants. Un chauffeur raconte qu’il refuse parfois de démarrer tant qu’un passager n’a pas montré ses mains propres. Une intransigeance salutaire.
Pourtant, la peur reste la compagne invisible des voyageurs. Malgré ces efforts, un vent d’annulation souffle sur les réservations. Certains ont préféré reporter leur déplacement sine die, attendant « une évolution positive de l’épidémie ». Ce comportement n’est pas irrationnel : en RDC, les souvenirs des épidémies précédentes, comme celle de 2018 dans l’Équateur, restent vivaces. La psychose n’épargne personne, et c’est peut-être cela qui, paradoxalement, sauve des vies. Lorsque la trouille devient une alliée, chaque hésitation à monter dans un bus peut être interprétée comme un acte de prudence individuelle.
Comment, dès lors, concilier la nécessité de maintenir la mobilité et l’impératif de sécurité sanitaire ? La réponse réside peut-être dans une analogie mécanique : un moteur thermique ne fonctionne bien que si tous les pistons bougent en harmonie. De même, la protection contre Ebola Ituri exige une synchronisation parfaite entre les transporteurs, les passagers et les autorités sanitaires. Les propriétaires de bus ont installé des lave-mains à l’entrée de leurs véhicules ; il incombe maintenant aux voyageurs de les utiliser systématiquement, sans rechigner. Quant aux pouvoirs publics, leur rôle est de renforcer la sensibilisation aux points de contrôle routiers et de fournir des kits d’hygiène aux agences les plus démunies.
En conclusion, si le trajet Bunia-Kisangani reste aujourd’hui un cordon sous haute tension, il n’est pas pour autant un couloir de la mort. À condition que chacun accepte de jouer son rôle dans cette pièce de théâtre sanitaire. La prochaine fois que vous prendrez la route, souvenez-vous que votre billet de transport ne vous donne pas seulement droit à une place assise, mais aussi à une responsabilité : celle de protéger votre vie et celle des autres. Le virus, lui, n’attend pas que le rideau se lève.
Article Ecrit par Amissi G
Source: radiookapi.net
