Imaginez un barrage érigé à la hâte pour contenir une crue. Si l’eau s’infiltre par le moindre interstice, l’ouvrage devient plus symbolique que protecteur. C’est l’image que brandissent les experts d’Africa CDC pour décrire l’avis de voyage de niveau 4 émis par les États-Unis contre la RDC, l’Ouganda et le Soudan du Sud, et les restrictions d’entrée imposées aux voyageurs non américains ayant séjourné dans ces pays. Une décision qui, selon l’agence sanitaire de l’Union africaine, relève davantage d’une réaction de peur que d’une stratégie de santé publique fondée sur la science.
Au cœur de cette crispation diplomatique et sanitaire se trouve une vieille connaissance des épidémiologistes : la souche Bundibugyo du virus Ebola. Identifiée il y a près de vingt ans en Ouganda, elle refait surface aujourd’hui dans une région fragile. Pourtant, aucun vaccin ni traitement spécifique n’a jamais été homologué contre cette variante. Un vide thérapeutique qui, pour le directeur général d’Africa CDC, le Dr Jean Kaseya, illustre une « profonde injustice structurelle ». « Si cette maladie avait principalement menacé les régions les plus riches, des contre-mesures auraient probablement déjà été développées », a-t-il déclaré, rappelant combien la riposte mondiale à Ebola West Africa s’était accélérée après l’infection d’un médecin américain, alors que des milliers d’Africains étaient déjà morts.
L’avis de voyage américain du 18 mai 2026 interdit l’entrée aux ressortissants étrangers ayant séjourné dans les trois pays au cours des 21 derniers jours, la durée maximale d’incubation du virus. Une mesure justifiée par Washington au nom de la « sécurité des citoyens américains ». Mais Africa CDC, tout en reconnaissant le droit souverain de chaque État de protéger sa population, s’inquiète d’une approche qui risquerait de faire plus de mal que de bien.
Pourquoi ? Parce que, comme l’a martelé le Dr Kaseya, « les restrictions de voyage généralisées et les fermetures de frontières n’apportent souvent qu’un bénéfice limité en matière de santé publique, tout en provoquant d’importantes conséquences économiques, humanitaires et opérationnelles ». Les études menées lors d’épidémies précédentes confirment que ces barrières ne stoppent pas la propagation : elles la retardent parfois, mais au prix de la perturbation des chaînes d’approvisionnement, de l’effondrement des économies locales et de la stigmatisation des communautés touchées. En isolant une région, ne risque-t-on pas de cacher les malades et d’entraver la détection précoce, clef de toute riposte efficace ?
L’agence continentale appelle plutôt à un sursaut de solidarité sanitaire. Son message est clair : la sécurité mondiale ne se gère pas seulement aux frontières, elle se construit à la source de l’épidémie. Concrètement, cela signifie renforcer la préparation transfrontalière, soutenir les agents de santé en première ligne, accélérer le développement de diagnostics et de vaccins pour toutes les souches d’Ebola, y compris Bundibugyo, et investir dans la confiance des communautés. Ces dernières sont souvent les meilleures sentinelles : sans leur adhésion, le dépistage précoce et les enterrements dignes – essentiels pour couper les chaînes de transmission – deviennent impossibles.
L’histoire récente donne un motif d’espoir. Lors de l’épidémie de virus Marburg au Rwanda en 2024, Africa CDC s’était publiquement opposé aux avis de voyage punitifs. Le Rwanda avait démontré une maîtrise rapide de la situation, et les restrictions avaient été levées. Preuve qu’une riposte bien coordonnée, transparente et soutenue financièrement peut éteindre un foyer épidémique sans recourir à l’isolement d’un pays tout entier.
Le Dr Kaseya le répète : « Personne n’est en sécurité tant que l’Afrique ne l’est pas. » Cette maxime sanitaire devrait guider chaque décision de santé publique mondiale. Plutôt que d’ériger des murs qui ne filtreront qu’une partie du risque, investissons dans les systèmes de surveillance, la recherche et le personnel soignant. L’Afrique n’a pas besoin de stigmatisation, mais de partenariats solides. Car le prochain virus ne demandera pas de visa.
Article Ecrit par Amissi G
Source: Actualite.cd
