AccueilActualitéPolitiqueMukwege piège Tshisekedi : pas d'élections, pas de référendum !

Mukwege piège Tshisekedi : pas d’élections, pas de référendum !

La déclaration du président Félix Tshisekedi, selon laquelle les élections de 2028 ne pourraient se tenir sans la pacification des provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, a depuis longtemps quitté le terrain de l’anecdote pour devenir une véritable équation politique. En liant le processus électoral à une condition impossible à satisfaire à brève échéance, le chef de l’État ouvre un boulevard aux spéculations. Mais c’est le docteur Denis Mukwege, prix Nobel de la paix 2018, qui a mis en lumière le double discours sous-jacent, le forçant ainsi à une cohérence délicate.

Dans une interview à Africanews, le gynécologue a ciblé l’incohérence d’un raisonnement qui ferait des élections générales une victime de la guerre tout en maintenant la perspective d’un référendum constitutionnel. « Il dit qu’on ne peut pas faire les élections, puisqu’il y a deux provinces qui sont en guerre. Si on ne peut pas organiser d’élections pour cette raison, alors on ne peut pas non plus organiser de référendum pour modifier la Constitution, car il faudrait que ces deux provinces puissent également se prononcer », a-t-il martelé. La logique est imparable : si l’insécurité empêche la tenue d’un scrutin national, elle frappe d’illégalité toute consultation référendaire qui prétendrait engager l’ensemble du pays. Ainsi, le docteur Mukwege piège le président dans sa propre dialectique, transformant un argument de report en obstacle majeur à tout projet de révision constitutionnelle.

Au-delà du débat juridico-politique, le prix Nobel a dénoncé une forme plus insidieuse de contradiction : celle du partenariat minier avec les États-Unis. Alors que Kinshasa mise sur l’accord bilatéral pour rétablir la sécurité au Kivu, Denis Mukwege parle ouvertement de « prédation minerais ». « En ce qui concerne les minerais, il y a déjà des lots de minerais qui partent, mais en contrepartie, nous n’avons pas la sécurité. Et donc, c’est une diplomatie qu’on pouvait qualifier de transactionnelle au départ, mais aujourd’hui ça ressemble plutôt à de la prédation, puisque nous, nous donnons, mais en retour nous ne recevons pas la sécurité souhaitée », a-t-il fustigé. L’évocation brutale du terme « prédation » renvoie à une asymétrie frappante : les ressources stratégiques congolaises, coltan et autres, quittent le territoire pendant que les populations de l’Est demeurent sous la menace des groupes armés, dont l’AFC/M23 soutenue par le Rwanda. Une diplomatie de dupes qui jette une ombre sur la capacité de l’exécutif à obtenir des contreparties tangibles.

Ce déséquilibre interroge la viabilité même de l’échéance électorale de 2028, conditionnée à la paix. Le président Tshisekedi, lors de sa conférence de presse du 6 mai, a pourtant affiché sa volonté d’en finir « le plus rapidement possible » avec le conflit, tout en assurant disposer des ressources nécessaires pour organiser les scrutins. L’analogie ukrainienne, avancée par le chef de l’État, est venue renforcer son propos : « Regardez en Ukraine, ça fait deux ans qu’il y aurait dû avoir des élections, mais le monde entier a compris que Monsieur Zelensky ne pouvait pas les organiser. Comment il va les organiser en ayant un couteau sur la gorge », a-t-il soutenu. Mais ce parallèle, d’apparence habile, se retourne contre lui dès lors que le pouvoir envisage un référendum. Car si le couteau sur la gorge empêche toute expression démocratique, comment justifier qu’une province en guerre ne puisse pas voter pour élire un président, mais qu’elle soit tout de même liée par une modification constitutionnelle adoptée sans son consentement ? La cohérence voudrait que le référendum RDC soit, lui aussi, repoussé sine die.

L’intervention du docteur Mukwege ne relève donc pas d’une simple joute oratoire ; elle met en exergue les limites d’une gouvernance qui instrumentalise la guerre pour geler le calendrier électoral tout en poursuivant une recomposition institutionnelle controversée. À l’approche de 2028, les hypothèses de glissement ou de dialogue politique imposé se multiplient. Pourtant, en rappelant le principe d’égalité de toutes les provinces congolaises devant l’exercice de la souveraineté nationale, Denis Mukwege invite à une clarification. Le régime pourra-t-il continuer à invoquer l’insécurité pour reporter les élections 2028 sans que la même rigueur ne s’applique à la réforme constitutionnelle ? Les minerais continueront-ils à nourrir une diplomatie de la prédation sans livrer la sécurité promise ? Autant de questions qui pèsent sur l’avenir politique du pays et que le pouvoir ne pourra éluder indéfiniment.

Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd

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Chloé Kasong
Chloé Kasong
Issue de Kinshasa, Chloé Kasong est une analyste rigoureuse des enjeux politiques et sociaux de la RDC. Spécialisée dans la couverture des élections, elle décortique pour vous l’actualité politique avec impartialité, tout en explorant les mouvements sociaux qui façonnent la société congolaise. Sa précision et son engagement font d'elle une voix incontournable sur les grandes questions sociétales.
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