Ce jeudi 14 mai, l’audition de Doudou Fwamba Likunde au Sénat a viré au réquisitoire implicite contre l’État central. Face au sénateur Célestin Vunabandi, le ministre des Finances a dû justifier les retards chroniques de rétrocession des recettes nationales aux provinces. Avec une franchise teintée de fatalisme, il a posé le diagnostic : entre 30 et 37 % des ressources publiques sont consumées par le budget sécuritaire de la RDC, ne laissant aux provinces que les miettes d’une péréquation constitutionnelle restée lettre morte.
La scène est devenue familière. Chaque mois, les gouverneurs de province réclament leur dû, et chaque fois, Kinshasa brandit l’épée de Damoclès de la guerre. La rétrocession des provinces en RDC, mécanisme pourtant vital pour assurer l’autonomie financière des entités décentralisées, se heurte désormais à une priorité écrasante : financer une armée en ordre de bataille. Doudou Fwamba n’a pas esquivé le paradoxe : comment répartir équitablement quand les canons engloutissent près du tiers du Trésor ? « Le gouvernement s’efforce de résorber les arriérés, notamment ceux des députés provinciaux », a-t-il plaidé, comme pour éteindre un incendie avec un verre d’eau. Mais derrière cette promesse, c’est toute la chaîne de la dépense publique qui vacille.
L’affaire révèle une fracture ancienne. L’article 181 de la Constitution avait créé la Caisse nationale de péréquation, censée corriger les déséquilibres entre provinces. Vingt ans plus tard, l’institution reste une coquille vide. Auditionné, Doudou Fwamba a annoncé un ballon d’oxygène de 20 millions de dollars américains pour l’opérationnaliser, accompagné d’un atelier stratégique sous l’égide du Comité d’Orientation de la Réforme des Finances publiques (COREF). Un montant modeste face à l’ampleur du déficit de solidarité interprovinciale, mais un signal politique. La question a fusé : cette relance sera-t-elle autre chose qu’un effet d’annonce, à l’heure où les inégalités territoriales nourrissent les frustrations identitaires ?
Autre dossier brûlant : la gestion des biens issus de la zaïrianisation. Célestin Vunabandi a dépeint un patrimoine industriel et agricole livré aux ronces : plantations abandonnées, usines fantômes, terres devenues sources de conflits fonciers. Ces vestiges de la politique mobutiste de 1973, qui avait transféré aux nationaux des entreprises étrangères, incarnent aujourd’hui un échec cuisant. Le ministre des Finances a confirmé qu’un inventaire général est en cours dans les provinces pour identifier et valoriser ce capital dormant. Reste à savoir si cet état des lieux débouchera sur une véritable reprise ou sur un énième rapport de plus dans les tiroirs de l’administration.
Le couperet des 48 heures imposé par le Sénat pour obtenir des réponses complémentaires écrites ajoute une pression symbolique. Mais au-delà de la formalité, l’audition de Doudou Fwamba dessine en creux le dilemme de la gouvernance actuelle : la sécurité nationale peut-elle tout excuser, y compris l’étranglement financier des entités décentralisées et l’abandon d’un héritage économique litigieux ? Dans les travées, on murmure que le gouvernement joue avec le feu. L’échec de la péréquation et la lenteur de la rétrocession ne font qu’attiser les revendications provinciales. Un proche du ministre a glissé, amer : « Quand les provinces toussent, c’est toute la République qui s’enrhume. » Là réside le véritable enjeu, bien au-delà des chiffres.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
