À Kinshasa, le Beach Ngobila, traditionnel point de transit entre les deux rives du fleuve Congo, s’est mué ce week-end en théâtre d’une scène aux allures de bras de fer politique. Hilaire Kasusa Kikobya, vice-président national de l’Alliance des Forces Démocratiques du Congo (AFDC), a été arrêté à sa descente du bateau, alors qu’il rentrait d’une mission de service à Brazzaville. Quatre autres personnes, dont Maître Phukuta Kuala Jean-Claude chargé de l’accueillir, ont subi le même sort. Tous ont été conduits, sans ménagement, dans les locaux de la Détection Militaire des Activités Anti-Patrie (DEMIAP).
La nouvelle, confirmée par le chargé de communication de la formation chère au sénateur Modeste Bahati, a aussitôt jeté un froid sur l’échiquier politique kinois. L’AFDC dénonce une « arrestation arbitraire » et exige la libération immédiate de ses cadres, affirmant qu’ils « n’ont aucun problème avec qui que ce soit ». Pourtant, aucune explication officielle n’a filtré sur les motifs de cette interpellation pour le moins spectaculaire. Que reproche-t-on exactement à ces hommes ? Le mystère reste entier, alimentant les conjectures les plus sombres.
Hilaire Kasusa Kikobya n’est pas un militant lambda. Outre ses fonctions de numéro deux d’un parti solidement implanté à Kinshasa et dans plusieurs provinces, il préside le conseil d’administration de l’Institut National pour l’Étude et la Recherche Agronomiques (INERA). Un poste stratégique qui le place au cœur des enjeux de souveraineté alimentaire et de coopération scientifique. Son arrestation au Beach Ngobila, dans des conditions dignes d’un roman d’espionnage, soulève donc des interrogations qui dépassent le simple fait divers.
Les regards se tournent inévitablement vers Modeste Bahati, leader de l’AFDC et ancien président du Sénat. Figure aussi respectée que controversée, il a toujours su naviguer dans les eaux tumultueuses de la politique congolaise, parfois en alliance, parfois en tension avec le pouvoir en place. Cette arrestation, qui frappe l’un de ses plus proches lieutenants, ressemble-t-elle à un avertissement ? Une manœuvre d’intimidation destinée à faire plier un allié devenu trop encombrant ? Ou faut-il y voir le symptôme d’une guerre des clans au sein même de la majorité, où chaque camp cherche à marquer son territoire avant les prochaines échéances ?
L’absence totale de communication des autorités renforce le malaise. Dans un pays où la détention préventive est parfois utilisée comme un outil de pression, l’opinion publique a appris à décrypter les silences. L’AFDC Kinshasa, qui a déjà connu par le passé des tensions internes, se retrouve projetée malgré elle au centre d’une tourmente qui pourrait fragiliser les équilibres précaires de la coalition gouvernementale. À quelques encablures du Boulevard du 30 Juin, les rumeurs enflent.
L’INERA, institution de référence pour les recherches agronomiques, voit son image écornée par cette affaire. Comment justifier, auprès des partenaires techniques et financiers, l’arrestation de son PCA à peine rentré d’une mission officielle ? La question mérite d’être posée, quand la crédibilité des institutions de la République est en jeu. Le timing, lui aussi, interpelle. Alors que les défis sécuritaires à l’Est monopolisent l’attention, quel intérêt y a-t-il à diligenter une opération aussi ostentatoire contre un responsable politique et scientifique ?
En attendant les éclaircissements promis par certains proches du dossier, la famille politique de Modeste Bahati retient son souffle. Le sénateur, qui n’a pas encore pris la parole publiquement, mesure sans doute déjà les conséquences d’un tel affront. S’agit-il d’une maladresse de l’appareil sécuritaire ou d’un calcul politique savamment orchestré ? Quoi qu’il en soit, l’affaire Hilaire Kasusa sonne comme un avertissement. Elle rappelle que, dans le grand bal des alliances congolaises, nul n’est jamais totalement à l’abri d’une mise au pas. Les prochains jours diront si ce coup d’éclat au Beach Ngobila n’était qu’une bavure isolée ou le premier acte d’une recomposition plus profonde du paysage politique.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
