Le son des doigts glissant sur les reliefs du braille remplace le grattement des stylos. Dans une salle de classe de l’Institut National pour Aveugles de Mont Ngafula, à Kinshasa, une bataille silencieuse pour la dignité se gagne, lettre par lettre. Ici, loin des discours théoriques, l’inclusion scolaire a un visage et un nom : Étienna Kiseme Kapeta, 15 ans.
« Au début, je ne voulais pas accepter mon état », confie-t-elle, évoquant l’accident domestique qui lui a fait perdre la vue à cinq ans. Ses paroles, simples et brutales, résument le premier combat : celui contre soi-même. Pourtant, dans cet établissement de Matadi Kibala, spécialisé dans l’éducation spécialisée, elle a appris à « voir autrement ». Son parcours, loin d’être un cas isolé, est une fenêtre ouverte sur les réalités et les promesses de l’école pour les personnes vivant avec un handicap en RDC.
« Je me cognais, je tombais… personne ne me tendait la main. » Le récit d’Étienna sur ses premières années d’isolement est un coup de poing. Il rappelle que l’inclusion scolaire ne se résume pas à un accès physique aux bancs de l’école. C’est un processus social complexe, où l’amitié, venue pour elle seulement en sixième primaire, joue un rôle aussi crucial que la pédagogie. Son excellence académique – « elle fait mieux que certains élèves voyants », reconnaît un enseignant – est une victoire. Mais son intégration parmi ses pairs en est une autre, tout aussi précieuse.
Son ambition, aujourd’hui, est sans équivoque : « Je me vois dans la justice, en train de défendre ceux qui sont comme moi. » Cette détermination, forgée dans l’adversité, l’a déjà menée sur la scène de Level Up Makutano, portée par le mouvement Inspiration. Son message, « Je ne vois pas, mais j’ai appris à voir autrement », résonne bien au-delà de la salle de conférence. Il interpelle une société congolaise encore souvent indifférente, voire excluante.
Derrière cette jeune fille résiliente, un pilier : sa famille. Le témoignage de sa mère, émue par l’autonomie et la force de sa fille, met en lumière un maillon essentiel et pourtant fragile de la chaîne de l’inclusion. Dans un pays où les structures de soutien formelles manquent cruellement, le foyer devient le premier et parfois le seul rempart contre l’exclusion. Mais peut-on construire une politique d’inclusion scolaire solide sur la seule résilience familiale ?
La question est centrale. En République Démocratique du Congo, le chemin vers une véritable éducation spécialisée et inclusive est semé d’embûches. Les infrastructures adaptées sont rares, les ressources pédagogiques limitées, et les mentalités peinent à évoluer. Des institutions comme celle de Mont Ngafula font figure d’exceptions héroïques, souvent portées par la ténacité d’éducateurs dévoués, mais elles peinent à répondre à l’ampleur des besoins. Comment, dans ces conditions, offrir les mêmes chances à tous les enfants, quelles que soient leurs différences ?
Le parcours inspirant d’Étienna Kiseme est donc à la fois un symbole d’espoir et un miroir tendu à la nation. Il démontre le potentiel immense qui est gaspillé lorsque les enfants en situation de handicap sont laissés pour compte. Son histoire prouve qu’avec un encadrement adapté et un environnement bienveillant, les obstacles peuvent être surmontés. Mais combien d’autres « Étienna », dans les provinces éloignées de Kinshasa, n’auront jamais accès à une telle opportunité ?
L’enjeu dépasse la seule charité ou compassion. Il s’agit de justice sociale et de développement national. Intégrer pleinement les personnes vivant avec un handicap, dès le plus jeune âge, c’est reconnaître leur citoyenneté à part entière et libérer une force vive pour le pays. Cela passe par des politiques publiques volontaristes, un investissement accru dans la formation des enseignants et la création d’outils pédagogiques accessibles. La diaspora congolaise et les partenaires internationaux ont ici un rôle clé à jouer pour apporter expertise et ressources.
L’histoire d’Étienna se termine-t-elle en succès individuel, ou peut-elle être le début d’un changement collectif ? Son rêve de devenir juriste pour défendre les droits des personnes handicapées trace une voie. Elle ne réclame pas la pitié, mais l’équité. Elle ne demande pas à être assistée, mais à pouvoir contribuer. Son parcours à l’Institut National pour Aveugles est une leçon de vie et un appel à l’action. La RDC parviendra-t-elle enfin à écouter cet appel et à faire de l’inclusion scolaire une priorité tangible, et non plus un simple vœu pieux ? L’avenir de milliers d’enfants en dépend.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Eventsrdc
