Dans l’ombre des forêts congolaises, une réalité trop souvent occultée continue de ronger l’innocence. À Ikita, comme dans de nombreux villages pygmées, des jeunes filles, parfois à peine adolescentes, sont confrontées à la menace des abus sexuels et des mariages forcés, une plaie ancrée dans la marginalisation historique de ces communautés. Comment, en 2025, peut-on encore tolérer que l’enfance soit ainsi volée ? Cette question brûlante était au cœur d’une audience présidentielle aussi symbolique que nécessaire.
Le 5 mars, une délégation représentant les peuples autochtones pygmées de RDC a franchi les portes du Palais de la Nation à Kinshasa. Conduite par le professeur Jean-Robert Bwangoy, cette rencontre avec le président Félix Tshisekedi avait un objectif clair : réclamer l’effectivité des droits enfin reconnus sur le papier. La loi n°22/030 du 15 juillet 2022 relative à la protection et à la promotion des peuples autochtones est-elle vouée à rester une simple promesse, ou marquera-t-elle le début d’une ère nouvelle ?
« Nous avons eu une oreille attentive du chef de l’État », a rapporté le professeur Bwangoy. L’audience a permis de rappeler avec force l’urgence de corriger des siècles d’injustices et de stigmatisation. La promulgation de la loi protection pygmées 2022 est saluée comme un « premier pas », mais tous les acteurs s’accordent à dire que le plus dur reste à faire : sa traduction dans la vie quotidienne de milliers de Congolais. Le plaidoyer a insisté sur le rôle indispensable des Pygmées dans la préservation des écosystèmes forestiers, un argument écologique qui se mêle désormais à la revendication des droits humains les plus fondamentaux.
Mais au-delà des discours institutionnels, l’enjeu se joue sur le terrain, dans la boue des sentiers et la chaleur des cases. L’entreprise Era Congo, dont le professeur Bwangoy est l’administrateur, tente d’apporter des réponses concrètes dans ses zones d’intervention. La lutte contre les abus sexuels jeunes filles pygmées est devenue une priorité. « Nous expliquons aux hommes et aux garçons qu’il existe un âge de majorité fixé par la loi », explique-t-il. Cette sensibilisation vise à déconstruire des pratiques culturelles néfastes, en clarifiant les risques de poursuites pénales. La société se positionne ainsi en soutien aux parents, souvent démunis face à des normes qu’ils ignorent.
À Ikita, village pygmée unique dans la zone du projet, l’action est multiforme. Pour soustraire les adolescentes aux risques de grossesses précoces, certaines ont été placées en internat, un environnement sécurisé leur permettant de poursuivre leurs études. Cette initiative, aussi minime soit-elle, illustre la volonté de briser un cycle de précarité et de violation. L’intégration communautés pygmées passe par cette éducation, mais aussi par une reconnaissance de leur contribution nationale. « Ils contribuent beaucoup au développement de notre pays », a-t-il affirmé devant le président.
Pourtant, le chemin vers l’égalité réelle semble semé d’embûches. Le professeur Bwangoy lance un avertissement sans fard sur le système judiciaire : « La justice doit être équitable pour tout le monde. Même si l’on parle d’égalité sociale dans notre pays, la justice n’est pas toujours la même entre nous Bantous et les Pygmées. » Cette inégalité devant la loi perpétue leur vulnérabilité et entretient un sentiment d’impunité chez les agresseurs potentiels. La loi protection pygmées 2022 aura-t-elle la force de reconfigurer ces rapports de pouvoir profondément inégaux ?
L’audience présidentielle pygmées de mars restera-t-elle dans les annales comme un tournant ou une simple photo de protocole ? La réponse ne viendra pas de Kinshasa seule. Elle dépendra de la mobilisation de toute la société congolaise, des autorités locales aux organisations de la société civile, pour que les mots de la loi descendent dans les villages, touchent les familles et protègent effectivement chaque enfant. La protection des peuples autochtones pygmées RDC n’est pas une question communautaire, mais un impératif national de justice et de dignité. Leur avenir, et en filigrane, l’avenir de la cohésion sociale du pays, se joue maintenant dans cette capacité collective à transformer une reconnaissance légale en une révolution des mentalités et des pratiques.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
