Le visage masqué par un chiffon pour échapper aux effluves putrides, Jean-Paul, vendeur de beignets depuis quinze ans au rond-point UPN, lance un regard désespéré vers les montagnes d’ordures qui obstruent le trottoir. « Ici, c’est notre gagne-pain, mais depuis deux semaines, c’est devenu un cauchemar. Les clients fuient, les mouches tournoient sur la nourriture, et cette odeur… Elle colle à la peau. Nous sommes abandonnés. » Son témoignage, poignant, résume le calvaire vécu par des centaines de commerçants et des milliers d’usagers de ce carrefour vital de Ngaliema, à Kinshasa, transformé en un dépotoir à ciel ouvert.
La scène est pour le moins surréaliste. Au cœur d’un flux incessant de véhicules et de piétons, des amoncellements de sachets plastiques, de bouteilles vides et de restes alimentaires forment un paysage de désolation. Les bacs à ordures, présents mais débordés depuis longtemps, ne sont plus que des symboles de l’échec d’un système. Les déchets, repoussés sur la chaussée, créent un obstacle dangereux et nauséabond. La gestion des ordures à Kinshasa montre ici, une fois de plus, ses limites les plus criantes. Comment en est-on arrivé là, dans un lieu aussi fréquenté ? La question brûle les lèvres de tous les habitants exaspérés.
Les conséquences sur la santé publique sont immédiates et alarmantes. L’pollution urbaine en RDC prend à l’UPN un visage concret et menaçant. « C’est un cocktail pour les maladies, s’indigne une mère de famille, pharmacienne de profession. Les eaux stagnantes mélangées aux déchets organiques attirent les moustiques et favorisent la propagation du paludisme, de la typhoïde, des infections respiratoires. » Les vendeurs de nourriture, contraints d’exercer leur activité dans ce contexte insalubre, sont les premiers exposés, ainsi que leurs clients. Où est passée la salubrité publique au Congo, principe pourtant essentiel au bien-être des citoyens ?
La colère se dirige naturellement vers les services d’assainissement de la ville. Les promesses de ramassage régulier semblent un lointain souvenir. « On voit parfois un camion, mais il passe sans tout emporter, ou alors il ne vient pas du tout pendant des jours, explique un gardien d’immeuble voisin. Les éboueurs sont invisibles. » Cette irrégularité chronique anéantit les efforts des quelques citoyens qui tentent de jeter leurs déchets à Kinshasa correctement. Le système est engorgé, inefficace, laissant les quartiers à la merci d’une dégradation environnementale accélérée.
Pourtant, la responsabilité est-elle uniquement portée par les autorités ? En observant la composition des tas d’immondices, majoritairement des emballages à usage unique et des bouteilles en plastique, un autre acteur entre en jeu : le consommateur. Le civisme, notamment le réflexe de ne pas jeter ses détritus sur la voie publique, fait souvent défaut. La crise du rond-point UPN est le miroir d’un problème plus large : une culture de la salubrité qui peine à s’imposer, combinée à une défaillance structurelle de l’État.
Face à cette urgence, des voix s’élèvent pour réclamer une action concertée. « Il ne suffit pas de déblayer une fois de temps en temps, il faut un plan durable, insiste un leader communautaire. La Ville doit assurer un service fiable, mais nous, habitants, devons aussi changer nos comportements et exiger des solutions. » L’approche doit être collective, mêlant volonté politique, moyens logistiques et éducation citoyenne. L’alternative est sombre : la saison des pluies qui s’annonce risque de transformer ces déchets en barrage, provoquant des inondations et une contamination encore plus grave des sols et des eaux.
Le rond-point UPN, carrefour économique et social, est aujourd’hui un point de tension qui cristallise les défis de la gestion des ordures à Kinshasa. Il sonne comme un avertissement : sans une mobilisation immédiate et efficace des autorités urbaines, couplée à une prise de conscience collective, d’autres artères de la capitale pourraient bien connaître le même sort. La santé des Kinois et la dignité de leur cadre de vie en dépendent directement. L’heure n’est plus aux constats, mais à l’action. La ville peut-elle encore se permettre d’étouffer sous ses propres déchets ?
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
