L’arrivée, ce mercredi 25 février à Uvira, d’une délégation gouvernementale de haut vol présidée par le Vice-Premier ministre de l’Intérieur, Jacquemain Shabani, pour une cérémonie symbolique d’ouverture de la frontière avec le Burundi, ne saurait masquer les fragilités persistantes qui minent le Sud-Kivu. Alors que le poste frontalier de Kavimvira-Gatumba est rouvert depuis lundi dernier, cette opération de communication politique, orchestrée par Kinshasa, vise autant à rassurer les partenaires régionaux qu’à projeter une image de normalisation. Pourtant, derrière les poignées de main officielles et les discours sur la relance économique, la réalité sécuritaire demeure précaire, au point de contraindre la délégation à écourter son séjour. Un paradoxe qui en dit long sur le décalage entre les ambitions affichées et les réalités du terrain.
La composition même de la délégation gouvernementale – incluant le ministre de l’Intégration régionale, Floribert Anzuluni, et la ministre d’État des Affaires sociales, Ève Bazaiba – souligne la dimension multisectorielle de l’enjeu. Le gouvernement tente de jouer sur tous les tableaux : sécuritaire, économique et humanitaire. Cependant, l’impératif sécuritaire a rapidement pris le pas. Le briefing reçu à la résidence du gouverneur Jean-Jacques Purusi a dû rappeler la volatilité de la situation sécuritaire au Sud-Kivu, notamment les séquelles des activités de l’AFC/M23. Le Vice-Premier ministre Shabani a bien tenté de cadrer cette visite dans le suivi de la « restauration de l’autorité de l’État », un processus engagé, selon ses dires, après le retrait de la rébellion sous pressions américaines. Mais le langage diplomatique peine à convaincre sur la pérennité de cette accalmie. La rébellion s’est-elle réellement dissoute ou simplement mise en veilleuse, attendant un moment plus propice ? La prudence des autorités, qui ont renoncé à une visite approfondie d’Uvira, apporte une réponse éloquente.
Cette ouverture de la frontière terrestre RDC Burundi est présentée comme un levier essentiel pour redynamiser l’économie régionale et consolider les relations bilatérales entre Kinshasa et Bujumbura. Sur le papier, la relance des échanges transfrontaliers est une nécessité vitale pour des populations locales asphyxiées par des mois de blocus. Mais dans les faits, cette décision interroge. N’est-elle pas prématurée dans un contexte où la menace des groupes armés, bien que contenue, n’a pas été éradiquée ? Le gouvernement congolais prend-il un risque calculé pour stimuler l’économie, ou cède-t-il à des pressions extérieures, notamment celles de l’Union européenne, récemment incarnée par la commissaire Hadja Lahbib ? Cette dernière, en bouclant sa mission humanitaire à Goma par une rencontre avec les dirigeants de la rébellion, a envoyé un signal ambigu : le dialogue avec des acteurs non-étatiques reste une option sur la table, ce qui pourrait indirectement saper l’autorité de Kinshasa.
Le timing de cette ouverture, intervenant dans le sillage immédiat de la tournée européenne, n’est sans doute pas un hasard. Hadja Lahbib a martelé un message constant : le respect du droit international humanitaire par toutes les parties est non-négociable. Son constat d’une situation « catastrophique » et les engagements qu’elle dit avoir recueillis posent une feuille de route exigeante pour Kinshasa. En procédant à l’ouverture du poste frontalier de Kavimvira-Gatumba, le gouvernement de la RDC cherche-t-il à montrer sa bonne volonté et sa capacité d’action, répondant ainsi aux attentes internationales ? Cette manœuvre politique, si elle est habile, n’en reste pas moins périlleuse. Elle mise sur la stabilisation à court terme d’une région dont les plaies sont profondes. L’économie régionale pourra-t-elle véritablement se relever si la sécurité des personnes et des biens n’est pas garantie dans la durée ?
À l’analyse, ce geste apparaît donc comme un pari. Un pari sur la capacité de l’État à maintenir une emprise sécuritaire minimale dans l’Est du pays. Un pari sur la sincérité des engagements des groupes armés. Un pari, enfin, sur la résilience d’une économie informelle transfrontalière qui a toujours su contourner les obstacles officiels. Le gouvernement joue gros avec cette réforme symbolique, dont l’échec ou un incident sécuritaire majeur pourrait fragiliser durablement sa crédibilité et envenimer à nouveau les relations avec Bujumbura. La prochaine étape sera scrutée à la loupe : la matérialisation concrète des échanges et l’évolution des indicateurs sécuritaires. Pour l’heure, la frontière est ouverte, mais les esprits, eux, restent en état d’alerte. La normalisation affichée ressemble fort à une trêve précaire, où chaque acte politique est un équilibre entre l’affirmation de souveraineté et la gestion du risque.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
