C’est une annonce qui résonne comme un signal fort pour la santé publique en Afrique. Ce mardi 19 mai, depuis Kinshasa, le directeur général d’Africa CDC, le Congolais Jean Kaseya, a révélé la nomination du Professeur Jean-Jacques Muyembe en tant que conseiller spécial. Le co-découvreur du virus Ebola rejoint ainsi l’agence de l’Union africaine dédiée à la sécurité sanitaire, en pleine résurgence de la maladie en Ituri, dans le nord-est de la République démocratique du Congo.
Pour l’épidémiologiste de renom, cette mission commence sur les chapeaux de roue : « Il va se rendre demain à Addis-Abeba pour récupérer son passeport diplomatique de l’Union africaine », a précisé Jean Kaseya. Un passeport qui symbolise bien plus qu’un document de voyage : il incarne la reconnaissance continentale d’un homme qui a consacré sa vie à traquer les virus les plus mortels.
La nouvelle survient alors que l’Ituri fait face à une flambée d’Ebola, quelques mois seulement après la fin d’une précédente épidémie dans la province voisine du Nord-Kivu. Avec cette nomination, c’est toute l’expertise du « Monsieur Ebola » congolais qui est mobilisée pour coordonner la riposte au plus haut niveau. Mais pourquoi ce choix apparaît-il comme une évidence ?
Retour en 1976. À l’époque, jeune médecin, Jean-Jacques Muyembe se rend dans un village reculé de la province de l’Équateur pour enquêter sur une mystérieuse maladie qui décime les habitants. Il prélève des échantillons qui permettront, avec des scientifiques internationaux, d’identifier pour la première fois le virus Ebola. Depuis, le natif de Bandundu n’a cessé de combattre ce fléau, devenant une référence mondiale. Directeur général de l’Institut National de Recherche Biomédicale (INRB) à Kinshasa, il a piloté la réponse congolaise lors de toutes les épidémies majeures : Ebola, bien sûr, mais aussi la maladie à virus Marburg, le mpox (variole du singe) ou encore le COVID-19.
Son approche, souvent comparée à celle d’un détective moléculaire, combine rigueur scientifique et écoute des communautés. « On ne peut pas vaincre un virus sans comprendre les hommes qui le transmettent », aime-t-il répéter. Cette philosophie lui a valu un immense respect, tant au pays qu’à l’étranger. Aujourd’hui conseiller spécial d’Africa CDC, Muyembe apporte cette expérience unique à une institution clé pour la santé du continent.
Africa CDC, le Centre africain de contrôle et de prévention des maladies, a été créé en 2017 pour renforcer la capacité des États africains à répondre aux urgences sanitaires. Dirigée depuis 2023 par le Dr Jean Kaseya, un autre Congolais, l’agence joue un rôle de coordination et d’appui technique. L’arrivée de Muyembe comme conseiller spécial marque une montée en puissance stratégique, en particulier pour les fièvres hémorragiques virales. « C’est un message fort envoyé à toute l’Afrique : nous avons en interne les compétences pour faire face aux menaces les plus complexes », souligne-t-on dans l’entourage de l’INRB.
L’épidémie actuelle en Ituri illustre malheureusement la nécessité d’une telle synergie. La province, déjà fragilisée par des conflits armés et des déplacements massifs de population, voit le virus se propager dans des zones difficilement accessibles. Chaque heure compte pour identifier les cas contacts, isoler les patients et déployer la vaccination en anneau. Grâce à cette nomination, l’expertise de Muyembe sera directement mise à profit pour aiguiller les équipes sur le terrain et renforcer la coordination entre la RDC, l’Union africaine et les partenaires internationaux.
Au-delà de la riposte immédiate, ce poste de conseiller spécial ouvre de nouvelles perspectives. Muyembe, qui a formé des dizaines de chercheurs africains, pourra peser sur les politiques de prévention à l’échelle du continent. Il s’agit notamment de reproduire le modèle de laboratoires mobiles et de surveillance communautaire qu’il a perfectionné au Congo. « La leçon des épidémies, c’est qu’il faut être prêt avant qu’elles ne surviennent », martèle-t-il dans ses conférences.
Les questions rhétoriques fusent dans les couloirs des ministères de la Santé : l’Afrique est-elle enfin en train de se doter des armes pour ne plus subir les crises sanitaires ? La nomination de Muyembe, à 81 ans, témoigne que la réponse ne repose pas seulement sur la technologie, mais sur l’expérience humaine et la mémoire des épidémies passées.
Alors que le professeur s’apprête à s’envoler pour la capitale éthiopienne, l’espoir renaît en Ituri. Son portrait, affiché dans de nombreux dispensaires, est déjà un symbole d’endurance. Avec ce nouveau mandat continental, Jean-Jacques Muyembe incarne plus que jamais la figure tutélaire d’une Afrique qui prend en main sa destinée sanitaire. Une chose est sûre : le virus n’a qu’à bien se tenir.
Article Ecrit par Amissi G
Source: Actualite.cd
