Et si l’école devenait le véritable sanctuaire de la mémoire nationale ? En République démocratique du Congo, cette question quitte le domaine du débat philosophique pour entrer dans les salles de classe. Dès l’année scolaire prochaine, le narratif « Genocost » – qui documente les crimes de masse et violences systématiques commis contre les populations congolaises depuis les années 1990 – fera officiellement partie des programmes de l’enseignement primaire et secondaire. Une décision forte, portée par la ministre d’État à l’Éducation nationale et Nouvelle Citoyenneté, Raïssa Malu, pour faire de l’histoire douloureuse du pays un outil de citoyenneté et de cohésion.
Ce tournant pédagogique a été préparé lors d’un atelier de formation des formateurs centraux, qui s’est tenu à Kinshasa du 9 au 16 mai 2026. Organisé avec l’appui de la CIA-VAR et du FONAREV, il a réuni des inspecteurs de l’éducation nationale autour de thématiques aussi complexes que la justice transitionnelle, le récit du génocide congolais et les stratégies de plaidoyer international. Objectif : outiller ces cadres pour qu’ils puissent, à leur tour, former les enseignants à transmettre la mémoire collective, sans tomber dans le piège du ressentiment ou de la division.
Raïssa Malu, dans son discours de clôture, a martelé l’urgence d’une école qui ne se contente plus d’instruire, mais qui soigne et qui alerte. « Aucune nation ne peut se construire durablement en ignorant son histoire. Éduquer notre jeunesse, c’est lui transmettre les clés de nos blessures pour forger de véritables citoyens », a-t-elle déclaré, rappelant que le développement de l’esprit critique est indissociable de la connaissance du passé. Le ton était celui d’une ministre convaincue que l’intégration des programmes scolaires autour du Genocost n’est pas un simple ajout disciplinaire, mais un pilier de la refondation de l’État par l’éducation.
Concrètement, les inspecteurs formés – dont le directeur-chef de la DIPROMAD, Odon Mulanda – sont désormais chargés d’accompagner les équipes pédagogiques sur le terrain. Il ne s’agira pas seulement d’ajouter une leçon d’histoire supplémentaire, mais de repenser une partie des contenus pour y faire vivre la mémoire, à travers des études de cas, des débats en classe ou des clubs de veille citoyenne. « Votre mission est exigeante. Vous êtes les bâtisseurs d’une pédagogie de la conscience », a insisté Raïssa Malu, appelant à faire de cette transmission un levier d’unité nationale plutôt que de fracture.
Le coordonnateur exécutif de la CIA-VAR, François Kakese, a pour sa part souligné la responsabilité éthique qui pèse sur les épaules des formateurs. « Que cette formation marque une étape supplémentaire dans la construction d’une mémoire collective assumée et partagée », a-t-il souhaité, invitant à éduquer à la paix pour prévenir la répétition des violences. Même tonalité du côté des bénéficiaires : Odon Mulanda a promis que les compétences acquises seraient appliquées avec rigueur dans l’exercice du métier d’enseignant, confirmant que l’atelier a répondu à de réels besoins.
Derrière ces déclarations se cache un chantier titanesque. Comment raconter l’ampleur des massacres, les destructions du tissu social et économique, sans heurter les jeunes consciences ? Peut-on enseigner le Genocost sans que la salle de classe ne se transforme en tribunal des émotions ? Les formateurs devront trouver le juste équilibre entre vérité historique et approche pédagogique adaptée, en s’appuyant sur les avancées législatives récentes : la loi instituant le 2 août comme Journée nationale du GENOCOST et la résolution parlementaire reconnaissant le crime de génocide en RDC.
Pour Raïssa Malu, l’enjeu dépasse le cadre scolaire : il s’agit de « former la jeunesse à la vérité » pour sauver l’avenir du pays. La formation des enseignants RDC devient ainsi une priorité stratégique, car ce sont eux qui porteront cette mémoire dans les classes les plus reculées. L’intégration du Genocost dans les curricula pourrait même redonner du sens à l’éducation civique, longtemps réduite à l’apprentissage de symboles sans résonance émotionnelle.
Reste à savoir si les moyens suivront. La ministre d’État a reconnu que le plus grand défi sera de transformer les acquis de l’atelier en contenus d’enseignement concrets. Les supports pédagogiques devront être rédigés, testés, adaptés aux différents cycles. Les enseignants, parfois peu formés aux questions mémorielles, auront besoin d’un accompagnement continu. Le succès de cette réforme dépendra donc de la capacité du ministère à maintenir la dynamique au-delà de l’effet d’annonce.
Une chose est sûre : en inscrivant le Genocost au programme, la RDC fait un pari audacieux sur sa jeunesse. Elle parie que la connaissance du passé, même le plus sombre, peut forger des citoyens lucides, attachés à la dignité humaine et résolument tournés vers la paix. L’école congolaise se voit confier une mission aussi noble que périlleuse : panser les plaies de l’histoire sans les rouvrir. L’avenir dira si elle est à la hauteur de cette pédagogie de la mémoire.
Article Ecrit par Yvan Ilunga
Source: Actualite.cd
