Nairobi, la capitale kényane, a vibré les 11 et 12 mai 2026 au rythme du sommet Africa Forward. Co-organisé par la France et le Kenya, ce rendez-vous placé sous le signe de l’innovation et de la croissance marquait une première : un partenariat Afrique-France co-présidé avec un pays anglophone. Mais derrière les promesses économiques, c’est un cri d’alarme pour la paix qui a dominé les débats.
Le président de la Commission de l’Union africaine, Mohamed Ali Youssouf, n’a pas mâché ses mots : « La paix et la stabilité demeurent un défi majeur. L’insécurité ne doit plus constituer un frein aux flux d’investissements. Il est impératif de faire taire les armes, sans délai ni hésitation. » Cet appel, lancé devant une assemblée de chefs d’État, de grands patrons et de responsables politiques, résonne comme une condition sine qua non pour que l’Afrique devienne le moteur de la croissance mondiale – ambition affichée par le même Youssouf lorsqu’il affirme que « l’Afrique sera le principal moteur de la croissance mondiale. Faisons-le ensemble ».
Pour la France, le sommet Africa Forward s’inscrivait dans le renouvellement de ses relations avec le continent, en misant sur des complémentarités réelles. Emmanuel Macron et William Ruto ont vanté les opportunités dans les secteurs de l’énergie verte, des infrastructures numériques ou de la santé. Mais la réalité des conflits armés est venue percuter ces ambitions. Comment attirer les investisseurs quand certaines régions africaines restent minées par l’insécurité ? La question n’est nulle part plus brûlante qu’en République démocratique du Congo.
L’est de la RDC reste pris dans un étau de violences. D’une part, l’agression rwandaise via la rébellion du M23 maintient un climat de guerre larvée. Les pourparlers entre Kinshasa et les rebelles de l’AFC/M23, relancés à Montreux puis à Washington, tournent au dialogue de sourds : chaque partie accuse l’autre de violer les engagements de paix, tandis que les combats et les frappes de drones se poursuivent. La méfiance grandissante compromet toute issue diplomatique, laissant les populations du Nord-Kivu en proie à une insécurité permanente.
D’autre part, les Forces démocratiques alliées (ADF), qualifiées de groupe terroriste, multiplient les massacres de civils dans les régions de Beni et de l’Ituri. Malgré les opérations conjointes des FARDC et de l’armée ougandaise, les exactions ne faiblissent pas, poussant des milliers de Congolais sur les routes de l’exil. La crise humanitaire s’aggrave, les déplacés s’entassent dans des camps surpeuplés, et la communauté internationale semble impuissante.
Le sommet de Nairobi n’a pas accouché de solution miracle, mais il a eu le mérite de replacer la paix au cœur des priorités. En martelant la nécessité de « faire taire les armes », l’Union africaine reconnaît implicitement que le développement économique ne pourra advenir sans une sécurité minimale. Reste à transformer cette prise de conscience en actions concrètes. La France, partenaire historique de la RDC et influent au Conseil de sécurité, usera-t-elle de son poids pour peser sur Kigali et ramener le M23 à la raison ? Les observateurs en doutent, tant les précédents sommets se sont soldés par des déclarations sans lendemain.
À Nairobi, les discussions sur les partenariats Afrique-France ont certes abouti à des protocoles d’accord. Mais ces papiers ne pèsent pas lourd face au bruit des armes. Pendant que les participants discutaient croissance et innovation dans un hôtel feutré, à un millier de kilomètres de là, des villages congolais brûlaient et des familles pleuraient leurs morts. Ce décalage illustre le fossé entre la diplomatie des salons et la réalité du terrain.
L’Afrique avance, c’est indéniable. Mais elle avance sur deux jambes inégales : l’une économique, pleine de promesses ; l’autre sécuritaire, gangrenée. Le sommet Africa Forward a rappelé, une fois de plus, que la paix en RDC ne se décrète pas depuis les tribunes. Elle se construit jour après jour, dans un processus douloureux où la volonté politique des dirigeants africains et de leurs partenaires doit l’emporter sur les intérêts géostratégiques. Alors, Nairobi a-t-il marqué un tournant ? Rien n’est moins sûr, car pendant qu’on débat, les armes, elles, continuent de parler.
Article Ecrit par Cédric Botela
Source: Actualite.cd
