La ville de Kinshasa entre dans une phase cruciale de son assainissement urbain. Ce mardi 21 avril, le gouverneur Daniel Bumba Lubaki a donné le signal de départ des opérations de démolition des marchés pirates, marquant ainsi la fin de l’ultimatum lancé aux commerçants illégaux. Cette décision, attendue et redoutée, ouvre un nouveau chapitre dans la gestion chaotique de l’espace public kinois. Mais au-delà des bulldozers et des saisies, quelle stratégie politique sous-tend cette offensive ? Le chef de l’exécutif urbain joue gros en voulant imposer l’ordre dans une métropole où l’anarchie commerciale est souvent perçue comme un mal nécessaire.
Les premières interventions se concentrent sur les abords du marché central Zando, un épicentre du commerce informel. Les avenues Kasa-Vubu, Rwakadingi et Bokasa, régulièrement paralysées par des embouteillages monstres, sont désormais sous le feu des projecteurs. L’objectif affiché est de désengorger cette zone névralgique, mais la méthode choisie – la répression pure – interroge. La campagne « Balabala Ezali Wenze Te », après une phase de sensibilisation jugée trop clémente, passe à la vitesse supérieure. Le gouverneur Lubaki, entouré de son exécutif et des forces de sécurité, a clairement signifié que le temps des avertissements était révolu.
« Les trottoirs sont réservés aux piétons. Les commerces doivent s’organiser pour éviter tout débordement sur la voie publique », a-t-il martelé, dans une déclaration qui sonne comme un ultimatum. Cette fermeté témoigne d’une volonté d’affirmer l’autorité de l’État, mais elle risque de se heurter à la réalité socio-économique de milliers de petits commerçants. L’occupation anarchique de l’espace public n’est-elle pas le symptôme d’une économie formelle défaillante ? En brandissant la menace de sanctions sévères, incluant saisies et arrestations, le gouverneur mise sur la dissuasion, mais cette approche pourrait alimenter les tensions sociales.
L’opération ne se limite pas au secteur de Zando. Plusieurs autres artères majeures, telles que les avenues Plateau, Wangata, Dima, Isoke et Kigoma, sont également dans le collimateur des autorités. Toute vente anarchique ou occupation illégale de la chaussée y est désormais proscrite. Cette extension géographique montre l’ampleur du défi : Kinshasa est truffée de points de commerce informel qui grignotent l’espace public. La démolition des marchés pirates à Kinshasa devient ainsi un test pour la capacité de l’administration Lubaki à imposer sa marque sur une ville ingouvernable.
Parallèlement à cette répression, le gouverneur a annoncé la prolongation de la souscription aux étals, kiosques et magasins du marché central. Une mesure d’accompagnement qui vise à offrir des alternatives légales aux commerçants délogés. Mais cette initiative suffira-t-elle à absorber le flux des vendeurs de rue ? La capacité d’accueil du marché central Zando reste limitée, et les coûts d’installation pourraient être prohibitifs pour les plus précaires. Ainsi, l’opération Balabala Ezali Wenze Te pourrait bien se transformer en un remake des précédentes tentatives avortées, si les solutions durables ne sont pas au rendez-vous.
Sur le plan politique, Daniel Bumba Lubaki engage sa crédibilité dans cette bataille pour l’espace public. En prenant des mesures radicales, il cherche peut-être à consolider son image d’homme fort, capable de nettoyer la ville. Cependant, le risque de backlash est élevé : les commerçants évincés constituent une force électorale non négligeable, et leur mécontentement pourrait se retourner contre le pouvoir provincial. La gestion de l’après-démolition sera déterminante. Les autorités devront prouver que cette cure d’austérité urbaine n’est pas qu’un coup d’éclat médiatique, mais le prélude à une réorganisation profonde du tissu commercial kinois.
À plus long terme, cette opération pose la question de la planification urbaine à Kinshasa. L’occupation anarchique de l’espace public est le résultat de décennies de laisser-faire et de carences institutionnelles. Les démolitions, si elles sont nécessaires, ne régleront rien si elles ne s’inscrivent pas dans une politique globale d’aménagement du territoire et de création d’emplois formels. Le gouverneur Lubaki, en s’attaquant aux symptômes, devra aussi s’attaquer aux causes structurelles. Sinon, les marchés pirates renaîtront de leurs cendres, comme ils l’ont toujours fait après chaque opération de nettoyage.
En conclusion, le démarrage des démolitions marque un tournant dans la gouvernance de Kinshasa. L’efficacité de cette campagne dépendra de sa constance et de sa capacité à proposer des débouchés viables. Les prochains jours seront scrutés à la loupe : les premiers bilans, les réactions des commerçants, et l’impact sur la circulation. Si le gouverneur Daniel Bumba Lubaki réussit à imposer un nouvel ordre urbain, il en tirera un capital politique substantiel. Mais en cas d’échec, c’est toute sa stratégie qui sera remise en cause, avec des conséquences potentielles sur la stabilité de sa gouvernance. L’opération Balabala Ezali Wenze Te est donc bien plus qu’une simple opération de police : c’est un pari politique à haut risque.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
