Le groupe rebelle M23, actif dans le conflit du Nord-Kivu, est miné par des divisions profondes qui menacent sa stabilité. Un rapport publié en avril 2026 par le Congo Research Group (CRG) et le Center on International Cooperation (CIC) de l’Université de New York met en lumière trois lignes de fracture distinctes. Ces fractures internes du M23 opposent le mouvement à son principal soutien rwandais, dressent ses deux principaux commandants l’un contre l’autre, et creusent un fossé entre son aile militaire et sa structure politique, l’Alliance Fleuve Congo (AFC). Cette analyse soulève une question cruciale : ces dissensions peuvent-elles précipiter la chute du mouvement, comme ce fut le cas en 2013 ?
La première et peut-être la plus périlleuse des fractures concerne la relation entre le M23 et le Rwanda. Le chef d’état-major du mouvement, le général Sultani Makenga, entretient des liens historiques mais structurellement ambivalents avec Kigali. Bien qu’il ait combattu aux côtés des forces rwandaises depuis des décennies, Makenga est perçu par ses partenaires comme un élément indiscipliné et incontrôlable. Le rapport du Congo Research Group sur le M23 rappelle qu’il a été arrêté à plusieurs reprises. Un épisode marquant survint en 2009 : lorsque le Rwanda scella un accord avec Kinshasa et fit arrêter Laurent Nkunda, Makenga menaça de se retourner contre Kigali. En 2013, le retrait du soutien rwandais provoqua l’effondrement du M23 et l’exil de Makenga en Ouganda. Ces événements ont forgé une conviction au sein de la direction rebelle : le Rwanda n’est qu’un allié circonstanciel, capable de les abandonner du jour au lendemain si ses intérêts nationaux l’exigent.
Malgré cette méfiance réciproque, Kigali semble pris au piège. Le rapport indique que les autorités rwandaises ont envisagé de remplacer Sultani Makenga, jugé peu fiable, mais n’ont pas trouvé d’alternative viable. Un officier supérieur des FARDC approché dans ce but aurait décliné la proposition. Le Rwanda craint surtout les répercussions d’une telle manœuvre sur la cohésion des troupes et le moral des combattants sur le terrain. Cette impasse stratégique illustre la complexité du conflit Nord-Kivu, où les alliances sont aussi fragiles que mouvantes.
La deuxième fracture déchire le commandement militaire du M23. Une rivalité latente oppose le général Makenga au général Baudouin Ngaruye, commandant du premier secteur opérationnel. Leurs différends remontent à la première rébellion de 2012-2013, lorsque le mouvement s’était scindé en deux factions rivales. Ngaruye, alors allié de Bosco Ntaganda, avait fui avec lui au Rwanda. Bien qu’officiellement réconciliés lors du retour de Ngaruye en 2022, les deux hommes s’affrontent désormais ouvertement pour le contrôle des lucratives recettes douanières. Cette compétition s’est même étendue à leurs épouses, en lutte pour dominer des flux commerciaux dans la région. Selon le rapport, Kigali considère Ngaruye comme un allié bien plus fiable que Makenga, alimentant ainsi les tensions internes.
La troisième ligne de fracture est d’ordre politico-militaire. Elle oppose frontalement l’aile militaire du M23, dirigée par Makenga, à la structure politique créée pour élargir sa base : l’Alliance Fleuve Congo (AFC), menée par Corneille Nangaa. Fondée le 15 décembre 2023, l’AFC vise à dépasser le caractère communautaire rwandophone du mouvement. Cependant, les objectifs divergent radicalement. Nangaa affiche une ambition nationale, visant le renversement du gouvernement de Kinshasa, tandis que Makenga se concentre sur la consolidation du contrôle territorial dans l’est du pays. Un incident symbolise ces tensions : lors de la visite de l’ancien président Joseph Kabila à Goma en mai 2025, Makenga aurait été désarmé et forcé d’attendre longuement, tandis que Nangaa était reçu sans délai. Cette mise à l’écart humiliante du commandant militaire face au leadership politique de l’Alliance Fleuve Congo Nangaa révèle une fracture opérationnelle profonde.
Le rapport du Congo Research Group et du CIC tire une conclusion alarmante. Ces divisions internes constituent un facteur de risque majeur pour tout futur processus de paix dans l’est de la RDC. L’histoire récente sert d’avertissement : des fractures similaires avaient conduit à l’éclatement du M23 en 2013, facilitant ainsi sa défaite militaire face aux FARDC et à la MONUSCO. Aujourd’hui, alors que les pourparlers de paix semblent dans l’impasse, la résilience du mouvement rebelle est directement menacée par ses propres démons internes. La communauté internationale et les acteurs régionaux peuvent-ils ignorer ces fissures ? La stabilité du Nord-Kivu dépend en grande partie de la réponse à cette question. La consolidation d’une paix durable passe nécessairement par une compréhension fine de ces dynamiques internes, où les rivalités personnelles et les luttes d’influence font souvent office de stratégie.
Article Ecrit par Cédric Botela
Source: Actualite.cd
