Les rues de Bunia bourdonnent d’une énergie particulière à l’approche du week-end pascal. Devant les échoppes de tissus, les parents négocient pour les derniers mètres de pagne, tandis que les odeurs de viande grillée commencent à flotter dans certains quartiers. Dans cette province de l’Ituri, où le spectre des conflits plane encore, les préparatifs de Pâques prennent une dimension bien plus profonde que la simple célébration religieuse. C’est un acte de résistance, un pari sur l’avenir, une parenthèse de normalité que les familles s’efforcent de créer, coûte que coûte.
« L’an dernier, nous n’avons pas pu faire grand-chose à cause des tensions », confie une mère de famille, préférant garder l’anonymat. « Cette année, même si c’est difficile, je veux voir mes enfants sourire. Ils ont droit à un peu de beauté. » Cette quête de joie simple, presque banale ailleurs, devient ici un objectif de premier ordre. L’achat d’un habit neuf, la promesse d’un repas un peu plus copieux que d’habitude, sont érigés en symboles puissants de renouveau. Georges Mbuley, lui, planifie une sortie éducative : visiter le nouvel aéroport modernisé de Bunia avec ses enfants. « C’est aussi ça, la fête pour nous : leur montrer que des choses se construisent, qu’il y a un avenir possible ici », explique-t-il. La célébration dépasse le cadre privé pour toucher à la fierté collective et à l’espoir en des infrastructures qui incarnent le progrès.
Mais derrière ces préparatifs matériels, quelle place occupe le sens originel de Pâques ? La question est au cœur des préoccupations de nombreux parents. Dans un contexte où la violence a trop souvent brisé des vies, la transmission d’un héritage spirituel est vue comme une ancre essentielle. « Pour moi, je compte d’abord montrer aux enfants ce que Jésus-Christ a fait pour nous ; qu’ils le sachent et qu’ils croient en lui », affirme avec conviction Fiston Kwezi. Cette pédagogie de la foi est considérée comme un rempart contre les divisions et un guide moral pour une jeunesse qui a grandi dans l’instabilité. Les églises, qui attendent un grand nombre de fidèles, préparent des célébrations où le message de résurrection résonnera avec une acuité particulière.
Et justement, comment la résurrection du Christ peut-elle inspirer la paix à Bunia et dans toute l’Ituri ? La question n’est pas seulement théologique, elle est on ne peut plus concrète. Pour des communautés meurtries par des années de violences intercommunautaires, Pâques porte en germe l’espoir d’une renaissance sociale. Nono Djokaba livre une analyse qui résonne comme un plaidoyer : « Nous devons chasser la haine et développer l’amour. Cette résurrection doit être le signe de la paix, du vivre-ensemble, comme nos parents le vivaient à l’époque. » Cette nostalgie d’une cohésion perdue est un puissant moteur. La fête devient alors le prétexte à des retrouvailles, à des gestes de réconciliation qui, espèrent les habitants, pourront essaimer au-delà du dimanche de Pâques.
Pourtant, l’ombre de l’insécurité plane toujours. Les déplacements restent limités dans certaines zones de l’arrière-pays, rappelant que la quête de sécurité en Ituri est un chemin long et semé d’embûches. Les autorités ont annoncé un renforcement des dispositifs de protection durant la période, une nécessité qui rappelle la fragilité du moment. Cette réalité n’étouffe pas l’espoir, mais elle le rend plus précieux, plus déterminé. La célébration prend ainsi des airs de défi : célébrer la vie et la paix, malgré tout.
Alors que les familles s’activent pour les derniers préparatifs, l’enjeu est de taille. Il ne s’agit pas seulement de réussir un bon repas ou de porter de beaux vêtements. Il s’agit de réaffirmer, par ces gestes apparemment simples, la primauté de la vie sur la peur, de la communauté sur la division. La célébration de Pâques en RDC, et particulièrement en Ituri, est un baromètre fragile des aspirations populaires. Les Ituriens espèrent, d’une seule voix, que la lumière de Pâques ne brillera pas seulement dans les églises, mais qu’elle éclairera les consciences et devienne le ferment d’une paix durable et inclusive pour toute la province. Le véritable test commencera après les festivités, dans la capacité à traduire cet élan d’unité dans le quotidien souvent difficile de la région.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
