L’attente est-elle devenue la seule certitude pour les populations de l’Est de la République Démocratique du Congo ? Alors que les combats continuent de déchirer le Nord-Kivu et le Sud-Kivu, le principal cadre de négociations censé y mettre un terme, le processus de Doha, semble pris dans les sables mouvants de la géopolitique mondiale. Les explications fournies ce mercredi par la cheffe de la diplomatie congolaise, Thérèse Kayikwamba Wagner, devant le corps diplomatique, ont levé un coin de voile sur les raisons de cette paralysie, pointant du doigt des facteurs exogènes déconnectés, en apparence, du conflit congolais.
« La situation dans la sous-région qui abrite ces pourparlers s’est détériorée de manière assez quand-même dramatique », a déclaré la Ministre d’État, évoquant avec un sous-entendu lourd de sens la crise au Moyen-Orient. Cette affirmation, qui situe l’enlisement des négociations paix Est Congo bien au-delà des Grands Lacs, constitue un aveu d’impuissance géostratégique. Le gouvernement de Kinshasa, qui réaffirme son « attachement » au processus qatari, se trouve ainsi dans la posture inconfortable d’un acteur dont la feuille de route dépend d’un agenda international sur lequel il n’a aucune prise. La ministre a précisé que des contacts étroits étaient maintenus avec le médiateur qatari pour « revoir certaines configurations » et tenter de relancer l’élan, une formule diplomatique qui trahit l’absence de solution immédiate.
Cette clarification intervient dans un contexte où les accusations de violations du cessez-le-feu pleuvent de part et d’autre, alimentant un climat de défiance qui mine toute avancée. Pourtant, le cadre existe. La signature du mandat issu de la Conférence des Grands Lacs, le 2 février dernier à Doha, était censée inaugurer une nouvelle phase concrète. Elle faisait suite à l’accord-cadre historique du 15 novembre 2025, présenté en son temps comme une « avancée décisive ». Cet édifice juridique, ambitieux, repose sur huit piliers thématiques allant du désarmement des combattants du M23 à la justice transitionnelle, en passant par la restauration de l’autorité de l’État. Deux protocoles – sur la libération des prisonniers et le mécanisme de surveillance du cessez-le-feu – ont même été paraphes. Mais depuis, plus rien. Les six autres protocoles, couvrant des sujets aussi cruciaux que la citoyenneté ou la relance économique, attendent toujours d’être discutés, laissant le conflit poursuivre sa course destructrice.
Que pèse un accord de paix signé à Doha face aux tremblements de terre diplomatiques survenus à des milliers de kilomètres ? La question, quoique cynique, résume le dilemme auquel est confronté le gouvernement congolais. En invoquant des « raisons géopolitiques et d’actualité », Thérèse Kayikwamba offre une explication commode, mais elle soulève également un problème de fond : la vulnérabilité extrême des processus africains de résolution de conflit aux caprices des puissances extérieures et à l’instabilité d’autres régions du globe. Le Qatar, médiateur investi mais lui-même acteur central dans les dossiers brûlants du Moyen-Orient, verrait-il sa capacité d’attention et de pression sur le dossier congolais diminuer ? C’est l’hypothèse que laisse entendre Kinshasa sans jamais la nommer directement.
Sur le terrain, cette paralysie diplomatique a un coût humain exorbitant. La MONUSCO, chargée de dépêcher une mission de surveillance à Uvira, et la CIRGL, dont les plans ont été réexaminés, peinent à imposer une dynamique de paix en l’absence d’une impulsion politique ferme provenant de la table des négociations. Le mécanisme de suivi, aussi nécessaire soit-il, ne peut se substituer à une volonté politique renouvelée. Le risque est grand de voir les protocoles déjà signés tomber en désuétude et la méfiance entre les belligérants se cristalliser, enterrant pour de bon les espoirs nés à Doha.
En définitive, le blocage pourparlers Doha révèle une vérité amère : la paix dans l’Est de la RDC, pourtant urgente et vitale pour des millions de Congolais, reste un enjeu subordonné aux équilibres géostratégiques mondiaux. La balle est désormais dans le camp des partenaires internationaux et du médiateur qatari. Sauront-ils, ou pourront-ils, redonner la priorité qui sied à une crise humanitaire de cette ampleur ? L’attachement déclaré de Kinshasa au processus sera-t-il suffisant pour maintenir la flamme, ou n’est-il que la préface d’un nouvel échec dont les conséquences se mesureront, une fois de plus, en vies humaines perdues dans les collines du Kivu ? Les prochaines semaines seront déterminantes pour savoir si le processus de Doha peut survivre à la tempête venue d’ailleurs, ou s’il doit être ajouté à la longue liste des espoirs déçus de la région.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
