Une bouffée d’oxygène de 6 millions de dollars vient d’être insufflée au secteur agricole du Kasaï-Central. Cette enveloppe, mobilisée dans le cadre du Programme national de développement agricole (PNDA), matérialise le mécanisme des « Matching Grants », un système de subventions agricoles taillé pour les petits producteurs, les coopératives et les PME rurales. Alors que la province regorge de terres arables, ses cultivateurs sont asphyxiés par le manque chronique d’intrants, d’outils modernes et de fonds de roulement. Une injection financière aussi massive peut-elle réveiller ce géant endormi de l’économie nationale ?
La réponse se trouve dans les champs de la commune de Nganza, où Anaclet Kapajika, président de Kashipa Malanda – une organisation paysanne de 85 membres – résume le calvaire quotidien : « Nous n’avons pas assez de moyens financiers. Nous nous débrouillons avec le peu que nous avons. Si le Gouvernement nous vient en aide, nous pourrons cultiver de grandes superficies et augmenter notre production. » Ce témoignage illustre une précarité qui étrangle tout potentiel de croissance. La culture itinérante sur brûlis, pratiquée avec des houes rudimentaires, ne saurait rivaliser avec les standards de productivité que le pays doit atteindre pour réduire sa dépendance aux importations alimentaires, chiffrée à plus d’un milliard de dollars par an pour l’ensemble de la RDC.
Le déficit de financement agricole est un gouffre : selon la Banque mondiale, moins de 3 % des crédits bancaires congolais sont destinés à l’agriculture. Or, sans liquidités, impossible d’acheter semences améliorées, engrais ou même de louer une main-d’œuvre saisonnière. Ntumba Kalulambi, cultivatrice de Nganza, le confirme avec amertume : « Je suis déjà âgée. Si j’avais les moyens financiers, je pourrais faire appel aux jeunes pour m’aider. Nous avons des concessions, mais nous sollicitons l’appui du Gouvernement, notamment des tracteurs. » Un tracteur coûte entre 15 000 et 25 000 dollars, une barrière infranchissable pour des exploitants dont le revenu annuel dépasse rarement quelques centaines de dollars. Les aides aux producteurs Kasaï-Central sont donc devenues une urgence non seulement sociale, mais surtout économique.
Le PNDA, en lançant les Matching Grants, propose une logique de cofinancement qui responsabilise sans écraser. Un producteur individuel peut prétendre jusqu’à 10 000 dollars, à condition d’apporter une contribution personnelle de 10 % – soit 1 000 dollars, un effort d’épargne que même les plus modestes peuvent envisager sur la durée d’un cycle cultural. Les coopératives, elles, bénéficient d’un plafond de 50 000 dollars, avec un ticket d’entrée porté à 30 %. Cette architecture financière, à la fois incitative et réaliste, fait écho aux modèles de microfinance qui ont fait leurs preuves en Asie du Sud-Est et au Kenya rural. Elle pourrait transformer un prêt en levier de production, à condition que l’accompagnement technique suive.
Jeudi dernier, une séance d’information a rassemblé les bénéficiaires potentiels à Kananga. L’objectif : démystifier le processus de candidature et éviter que ces subventions agricoles Kasaï-Central ne tombent dans les travers bureaucratiques qui paralysent souvent les programmes de développement. Jean Nsamaba, expert du PNDA, insiste sur la nécessité d’une adhésion massive : « Ces 6 millions de dollars ne sont pas un don, mais un investissement partagé pour doper la production et les revenus. » De fait, si le programme atteint son plein déploiement, on estime qu’il pourrait soutenir entre 600 et 1 200 initiatives individuelles ou collectives, touchant directement plusieurs milliers d’agriculteurs.
Quels seront les effets d’entraînement ? Une étude de l’Initiative pour le Développement Agricole de la RDC révèle qu’un dollar investi dans l’agriculture familiale génère jusqu’à 2,5 dollars de valeur ajoutée locale, grâce à l’effet multiplicateur sur le petit commerce, le transport et la transformation. Le Kasaï-Central, avec ses corridors vers Kinshasa et le Katanga, pourrait devenir un grenier stratégique. Mais la prudence reste de mise : sans routes de desserte praticables, sans accès à des marchés structurés, les récoltes abondantes risquent de pourrir sur pied, reproduisant le paradoxe infernal qui plombe le pays depuis des décennies.
Le défi est donc double : injecter des liquidités, certes, mais aussi bâtir un écosystème où chaque franc congolais investi rapporte durablement. Le financement agriculteurs RDC doit s’inscrire dans une vision systémique, intégrant la formation aux techniques agroécologiques et la lutte contre le changement climatique qui fragilise déjà les saisons culturales dans la région. Le PNDA, avec ses Matching Grants, pourrait n’être qu’une première pierre. L’avenir dira si cette impulsion initiale suffira à enclencher un cercle vertueux, ou si elle restera un simple sparadrap sur une plaie trop profonde. Les regards des 85 agriculteurs de Kashipa Malanda, aux côtés de milliers d’autres, sont désormais tournés vers la mise en œuvre concrète de cette promesse de 6 millions de dollars.
Article Ecrit par Amissi G
Source: radiookapi.net
