Tel un orchestre symphonique sans pupitres ni partitions, la République Démocratique du Congo vibre d’une créativité exceptionnelle tout en restant paradoxalement privée des écrins capables de l’accueillir. La musique, la danse, le théâtre et le cinéma congolais électrisent les scènes internationales, mais peine à trouver chez eux une caisse de résonance digne de leur ampleur. Comment expliquer ce divorce entre l’effervescence artistique et l’absence quasi totale d’infrastructures culturelles en RDC ? Patrick Nzazi, journaliste culturel et commissaire d’événements, le formule sans détour : « On ne peut pas parler de talents sans infrastructures. »
Dans un entretien qui résonne comme un plaidoyer pour les industries culturelles, l’auteur du livre Le paysage artistique de la République Démocratique du Congo décortique les blocages structurels qui maintiennent le pays au stade de potentiel inexploité. Depuis des années, le même constat revient : Kinshasa, mégapole de plus de quinze millions d’âmes, ne compte aucune salle de spectacles moderne, aucun studio d’enregistrement de calibre international capable de rivaliser avec ce qui se fait à Abidjan, Lagos ou Johannesburg. Ce manque de salles de spectacles au Congo ne relève pas d’une fatalité, mais d’une absence de volonté politique et d’une méconnaissance du modèle économique de la culture.
La situation est d’autant plus frustrante que les plans et les discours ne manquent pas. Patrick Nzazi rappelle que la construction de maisons de la culture dans toutes les communes de Kinshasa et dans chaque territoire figure en bonne place dans le Programme de Développement Local des 145 Territoires. En 2022, une stratégie gouvernementale promettait des studios d’enregistrement et des centres de réalisation cinématographique. « Quatre ans après, cette stratégie n’est restée qu’une intention », déplore-t-il. Cette valse des promesses non tenues transforme la politique culturelle RDC en un théâtre d’ombres où les artistes sont relégués au rôle de figurants, tributaires des instituts culturels étrangers pour la moindre représentation.
Pourtant, l’urgence est là. « Prendre des mois en laboratoire pour créer une œuvre et n’avoir que deux ou trois programmations, cela démotive les artistes », confie Patrick Nzazi. La rareté des lieux de diffusion contraint les créateurs à compter sur leurs carnets d’adresses pour exporter leur travail, souvent au prix d’une précarité qui étouffe l’innovation. Sans réseau national de salles, il est impossible de bâtir des industries culturelles pérennes, celles-là mêmes qui pourraient générer des milliers d’emplois et diversifier une économie trop dépendante des ressources minières.
Le diagnostic posé, Patrick Nzazi esquisse des pistes de guérison. Il appelle à un partenariat public-privé ambitieux, inspiré de modèles comme l’Accor Arena de Paris, où la puissance publique reste propriétaire tout en confiant l’exploitation à des entreprises spécialisées. « Un tel mécanisme pourrait booster notre secteur », assure-t-il, à condition de mettre en place un cadre légal favorable et des incitations fiscales concrètes pour le mécénat et le sponsoring. Les banques, les télécoms et les sociétés minières restent pour l’heure sceptiques, faute de business plans solides présentés par des acteurs culturels encore peu structurés. « L’apport financier de l’État est d’abord indispensable pour transformer ces associations en véritables industries », insiste-t-il.
L’enjeu dépasse la simple construction de murs. Quand la rumba congolaise entre au patrimoine de l’UNESCO, elle hisse le pays au rang de puissance culturelle mondiale. Mais comment célébrer ce soft power sans vitrine nationale ? « L’entrée de la rumba est une fierté, mais il y a un travail de promotion à faire depuis le pays », rappelle Patrick Nzazi. Faute d’infrastructures culturelles modernes, le rayonnement reste un feu de paille, une lumière qui éclaire surtout au dehors pendant que l’intérieur s’étiole. Les autorités multiplient les participations aux biennales et festivals internationaux, ce qui est salutaire, mais « le soft power est un processus qui exige un investissement depuis la base avant de vouloir l’exporter ».
Alors, à quoi pourrait ressembler, d’ici 2035, une cité des arts et des industries créatives congolaise ? À un carrefour où se mêleraient création, formation et diffusion, un écosystème capable de rivaliser avec les grands hubs africains et de retenir les talents qui aujourd’hui s’envolent. La RDC regorge de forces vives, d’imaginaires et de savoir-faire. Ne pas leur offrir un toit, c’est accepter que ce géant culturel avance pieds nus sur le chemin de l’histoire. « Une vision sans action n’est qu’une hallucination », cite Patrick Nzazi, appelant de ses vœux une révolution pragmatique, loin des discours en trompe-l’œil. Le temps n’est plus aux intentions, mais à la refondation d’une politique culturelle qui fasse des industries créatives le véritable or noir du Congo.
Article Ecrit par Yvan Ilunga
Source: Eventsrdc
