Un silence assourdissant va bientôt régner sur les rivages du lac Tanganyika. Ce vendredi 15 mai, les filets de pêche seront remisés, les pirogues immobilisées, et l’activité qui fait battre le cœur économique de la province du Tanganyika s’arrêtera net pour trois longs mois. La décision, annoncée lundi 12 mai par le ministre provincial de l’Agriculture, Pêche et Élevage, a l’effet d’une onde de choc : la suspension pêche lac Tanganyika est désormais une réalité, dictée par l’urgence d’une gestion durable ressources halieutiques. Mais derrière ce geste de préservation écologique se cache une bombe sociale qui risque de plonger des milliers de familles dans la détresse.
Le lac Tanganyika, poumon aquatique de l’Afrique centrale, est asphyxié. La surexploitation menace d’épuiser ses trésors vivants, et la reproduction des poissons n’est plus assurée. La charte régionale des États membres de l’Autorité du lac Tanganyika, signée par 43 pays, impose ces périodes de repos biologique pour éviter l’effondrement des stocks. « Il faut savoir que lorsque les pays ont signé cette charte, ils étaient accompagnés par un bailleur de fonds, à l’époque l’Union européenne, qui avait créé un projet pour soutenir les quatre pays », a rappelé Raphaël Mpungwe, le ministre provincial. Pourtant, aujourd’hui, ce soutien semble s’être évaporé comme l’eau sous un soleil de plomb. Aucune mesure d’accompagnement n’est prévue pour amortir le choc.
À Kalemie, la ville est suspendue aux caprices d’un lac qui ne nourrira plus ses enfants. Les conséquences économiques pêcheurs sont dévastatrices. « La pêche, c’est notre forêt, notre champ, notre seul horizon », s’étrangle Jean, un pêcheur au visage buriné par des décennies sur les eaux. Combien de bouches resteront affamées ? Combien de femmes ne trouveront plus le poisson pour le fumage qui fait vivre leurs foyers ? Les marchés, d’ordinaire bruyants de vie, s’apprêtent à devenir des cimetières d’étals vides. Les statistiques restent muettes, mais la perspective d’une Kalemie famine n’est plus une hypothèse lointaine : c’est une menace qui se rapproche à grands pas.
La charte régionale lac Tanganyika, louable dans son ambition, devient ici le symbole d’une contradiction douloureuse. On ferme le robinet de survie sans avoir creusé de puits de secours. « La pêche est l’activité principale de la population du Tanganyika. Si l’État ferme le lac, comment cette population va-t-elle vivre ? », interroge un pêcheur, sa voix chargée d’angoisse. La recrudescence du banditisme hante déjà les esprits, car la misère est un terreau fertile pour la violence.
Le lac Tanganyika est une mère nourricière qu’on force au repos forcé, mais ses fils et filles, eux, ne peuvent se mettre en pause. Ce poumon aquatique respire mal, c’est vrai, mais arracher si brutalement l’oxygène financier à toute une région, n’est-ce pas condamner le patient au lieu de le soigner ? Les filets resteront secs, les pirogues dormiront sur la grève, et le silence du lac ne sera brisé que par les cris d’une population qui demande, légitimement, qu’on ne l’oublie pas. L’urgence écologique ne doit pas devenir le fossoyeur de l’urgence humaine. Il est encore temps d’imaginer des alternatives, des ponts entre la survie des poissons et celle des hommes.
Article Ecrit par Miché Mikito
Source: radiookapi.net
