Imaginez devoir sauver des vies chaque jour, sans savoir si vous pourrez nourrir votre propre famille le soir venu. C’est la réalité brutale que vivent les infirmiers de Pinga, dans le Nord-Kivu. En cette Journée internationale des infirmiers, célébrée le 12 mai 2026, le Cadre inter-paysans pour la transformation des conflits (CITC) a choisi de briser le silence. Son constat est accablant : à Pinga, certains soignants cumulent plus de dix années de service sans avoir perçu un seul salaire de l’État.
Cette situation n’est pas seulement une injustice pour ces professionnels de santé ; elle met en péril tout le système sanitaire d’une zone déjà fragile. Comment un soignant peut-il rester concentré sur une perfusion ou un accouchement difficile quand il se demande si ses enfants auront à manger ce soir ? Comme le rappelle le CITC, le manque de rémunération et l’absence de prime de risque touchent la grande majorité des infirmiers de la zone de santé, malgré un dévouement sans faille.
Le problème va bien au-delà des salaires. Les structures sanitaires de Pinga pâtissent d’une pénurie chronique de médicaments essentiels. Les stocks sont dramatiquement insuffisants, compromettant la prise en charge des patients les plus vulnérables. Une femme enceinte qui arrive pour une complication, un enfant brûlé par la fièvre : souvent, le geste sauveur est impossible faute d’antalgiques ou d’antibiotiques. L’enclavement de la région du Nord-Kivu, couplé à l’insécurité, rend l’approvisionnement irrégulier et anxiogène. Les infirmiers se retrouvent alors démunis, témoins impuissants d’une spirale qui brise leur vocation.
Pourquoi cette Journée internationale des infirmiers a-t-elle un goût si amer à Pinga ? Parce qu’elle souligne un paradoxe cruel : ces hommes et ces femmes sont célébrés pour leur dévouement, mais ce dévouement est trahi par l’oubli. Le CITC, une organisation paysanne engagée dans la transformation des conflits, a profité de cette date symbolique pour organiser des activités de sensibilisation avec les soignants et les élèves de la région. L’objectif : rappeler que derrière la blouse blanche se cachent des vies qui s’effritent. Julien Buunda, modérateur de la structure, ne mâche pas ses mots : « Des infirmiers servent depuis plus de dix ans sans salaire. Sans rémunération, comment garantir la qualité des soins ? »
La dégradation des conditions de travail a aussi un impact direct sur la lutte contre les épidémies. Dans une zone où le paludisme, la diarrhée ou le choléra menacent en permanence, des soignants démotivés et sous-équipés constituent le terreau idéal pour une catastrophe sanitaire. L’absence de médicaments transforme une infection banale en urgence mortelle. Et quand la confiance des populations s’érode, faute de résultats, c’est tout le lien soignant-patient qui se brise.
Pourtant, des solutions existent. Le CITC appelle le gouvernement à régulariser les salaires et les primes de risque des infirmiers de Pinga de manière prioritaire. Il réclame également un plan d’approvisionnement régulier en médicaments essentiels, ainsi que l’amélioration des voies d’accès pour désenclaver la zone. Ces mesures, loin d’être utopiques, s’inscrivent dans les engagements de la couverture santé universelle prônés par la RDC. À court terme, la mise en place d’une indemnité de brousse, comme cela existe dans d’autres provinces, pourrait atténuer la détresse.
Cette alerte venue du Nord-Kivu nous interroge tous : que signifie honorer les infirmiers si on les abandonne à leur sort ? La santé n’est pas un luxe, mais un droit fondamental. Sans soignants épanouis, ce droit reste une promesse vide. En cette Journée qui leur est dédiée, les infirmiers de Pinga ne demandent pas la lune : ils demandent simplement de pouvoir vivre de leur vocation.
Article Ecrit par Amissi G
Source: radiookapi.net
