Dans les rues de Butembo, le contraste est saisissant. Alors que la ville tente de vaquer à ses occupations quotidiennes, une autre réalité, plus sombre, se dessine aux coins des rues et sur les places publiques. Des regards juvéniles, souvent vides, parfois défiant, appartiennent à des enfants pour qui la notion de foyer a été effacée par les conflits et les drames familiaux. Ces orphelins de Butembo et ces enfants déplacés par la guerre, livrés à eux-mêmes sans encadrement, glissent progressivement vers la délinquance. Une spirale inquiétante que dénonce avec force le Réseau pour les Droits de l’Homme (REDHO). Quel avenir attend ces enfants abandonnés à eux-mêmes ?
« Nous sommes face à une bombe à retardement sociale », alerte Muhindo Wasivinywa, coordonnateur du REDHO. Son organisation, en première ligne dans la défense des droits de l’homme dans la région, tire la sonnette d’alarme à l’occasion de la journée internationale de l’enfant de la rue. Le constat est sans appel : l’absence criante d’un établissement de garde pour enfants à Butembo constitue le nœud du problème. Sans structure d’accueil et de rééducation, les tribunaux se retrouvent désarmés. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Pour l’année 2025, sur les 379 dossiers de mineurs en conflit avec la loi devant les trois tribunaux pour enfants de la ville, seuls 7% ont reçu une décision judiciaire, qu’il s’agisse d’un jugement ou d’une autre mesure. Les 93% restants stagnent, dans un vide juridique et social qui aggrave la situation.
Cette impuissance du système judiciaire a des conséquences directes et visibles sur le terrain. « Un enfant qui commet un délit et qui est relâché faute de solution, car il n’y a nulle part où le placer, devient presque inévitablement un récidiviste », explique Muhindo Wasivinywa. La rue devient alors son école, et la délinquance juvénile à Butembo son seul moyen de survie. Ce cycle vicieux transforme des victimes – ces enfants ayant fui la guerre ou perdus leurs parents – en acteurs d’une insécurité grandissante. La responsabilité de briser ce cycle, insiste le REDHO, incombe exclusivement à l’État. Les tribunaux de paix de Butembo et de Lubero, qui font office de tribunaux pour enfants, ne peuvent jouer pleinement leur rôle sans un outil essentiel : un centre spécialisé.
L’appel du coordonnateur du REDHO est clair et pressant : « L’État doit construire un établissement de garde pour l’éducation de l’enfant à la ville de Butembo. » Cette construction n’est pas une simple demande, c’est une urgence sociale. Un tel centre permettrait non seulement d’accueillir ces jeunes en rupture, mais surtout de les rééduquer, de leur offrir une formation et une chance de se réinsérer dans la société. En leur absence, c’est toute une génération qui risque de sombrer. Face à cette alerte, le silence des autorités est assourdissant. Les tentatives pour obtenir leur réaction sur ce dossier crucial sont, pour le moment, restées vaines. Ce mutisme interroge sur la priorité réelle accordée à la protection de l’enfance, pourtant pilier fondamental de tout avenir pacifique.
La situation à Butembo est le reflet d’un enjeu national plus large. Comment une société peut-elle espérer la stabilité et le développement si elle ne protège pas ses membres les plus vulnérables ? Les enfants déplacés par la guerre et les orphelins ne sont pas un problème marginal ; ils sont l’avenir du pays, un avenir qui se forge aujourd’hui dans l’oubli et la précarité. Investir dans un établissement de garde, c’est investir dans la paix et la sécurité de demain. En attendant, dans les rues de Butembo, des centaines d’enfants continuent de grandir sans repères, leur potentiel gâché par l’indifférence et le manque de structures. Le temps presse, et chaque jour perdu aggrave un peu plus une fracture sociale dont toute la communauté finira par payer le prix.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
