Dans la brume matinale de Bushushu, un village du territoire de Kalehe, Zawadi Nzigire serre contre elle un sac de toile usé contenant ses seuls biens terrestres. « Je n’ai plus que les vêtements que je porte et les souvenirs de ma famille emportée par les eaux », murmure cette mère de quatre enfants, désormais orpheline de son foyer. Comme elle, des milliers de survivants des inondations meurtrières du 4 mai 2023 dans le Sud-Kivu continuent de vivre dans un dénuement insupportable, deux ans après la catastrophe.
Les chiffres donnent le vertige : 5 255 disparus, 583 corps retrouvés selon Radio Okapi, et des villages entiers rayés de la carte. À Nyamukubi, les stigmates de la tragédie se lisent encore dans les regards vides des rescapés. « Les rivières sont devenues des monstres ce jour-là », se souvient un ancien pêcheur, montrant du doigt l’endroit où sa maison s’est dissoute dans les flots boueux. Une image apocalyptique corroborée par les témoignages recueillis sur place : torrents furieux détournés de leur lit, récoltes englouties, bétail emporté jusqu’au lac Kivu…
Malgré les promesses et l’intervention d’organisations comme la Croix-Rouge, la réalité sur le terrain reste amère. Les sites de relocalisation de Mushonezo et Lwako, soutenus par la Fondation Denise Nyakeru, apparaissent aujourd’hui comme des solutions partielles. « Nous avons construit 200 maisons en bois, mais comment loger des milliers de sinistrés ? », interroge un travailleur humanitaire sous couvert d’anonymat. À Katashola, des familles entières s’entassent dans une concession privée, transformée en camp de fortune où l’hygiène devient un luxe inaccessible.
Le paradoxe est cruel : dans une région où agriculture et pêche constituent l’unique subsistance, les survivants manquent de tout. « Sans semences ni filets de pêche, comment reconstruire notre autonomie ? », s’insurge un jeune cultivateur. Les installations sanitaires font défaut, l’eau potable se fait rare, et l’ombre des épidémies plane sur ces communautés abandonnées à leur sort.
Les autorités provinciales et nationales évoquent régulièrement des « plans de reconstruction », mais sur le terrain, l’attente se mue en désespoir. « Les premiers mois, nous avons cru à la solidarité nationale. Maintenant, nous nous sentons oubliés », lâche une enseignante du site de Lwako, devant des latrines débordantes qui menacent la santé publique.
Cette crise prolongée pose des questions brûlantes sur la gestion des catastrophes en RDC. Pourquoi les mécanismes d’urgence restent-ils défaillants dans des zones à risque ? Comment expliquer que deux ans après le drame, des enfants dorment encore sous des bâches trouées ? La résilience des populations, bien réelle, ne doit pas servir d’alibi à l’inaction des pouvoirs publics.
Les enjeux dépassent la simple assistance humanitaire. Il s’agit de repenser l’aménagement du territoire, de mettre en place des systèmes d’alerte précoce, et surtout de restaurer la dignité d’une population meurtrie. Car derrière les statistiques se cache une vérité crue : à Kalehe comme ailleurs en RDC, les catastrophes naturelles frappent toujours plus durement ceux qui n’ont rien.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
