Ce vendredi, l’air de Kinshasa se charge d’une électricité particulière, celle des mots qui se libèrent et des silences qui se brisent. Au Centre Wallonie-Bruxelles, la scène se prépare à vibrer sous les pas et les voix de femmes déterminées. Do Nsoseme Dora, poétesse et slameuse au timbre aussi doux qu’incisif, y donne un concert de slam baptisé « Voix de femmes ». Cet événement n’est pas qu’un simple spectacle ; il se veut un sanctuaire où les récits intimes et collectifs des Congolaises peuvent enfin résonner, loin des murmures étouffés du quotidien. Dans une société où la parole féminine est souvent reléguée à l’arrière-plan, ce concert slam à Kinshasa orchestre une puissante rébellion par la mélodie des mots.
Entre les murs du Centre, c’est tout un univers qui s’apprête à jaillir. Do Nsoseme Dora ne vient pas seule ; elle ouvre généreusement la scène à d’autres artistes, telles que les slameuses Mountoula Zemmesla et Aphi M, ou encore la poétesse Christiana Arama. Cette convergence de talents n’est pas un hasard. « Je pense que lorsque nous faisons les choses ensemble, notre voix porte plus loin. Elle devient plus forte et résonne davantage », affirme la poétesse congolaise. Ainsi, cette « Voix de femmes » est en réalité un chœur polyphonique, une mosaïque d’expériences qui, ensemble, dessinent un portrait complexe et vibrant de la condition féminine. Mais l’ambition dépasse le seul genre. Comme le précise l’artiste, le spectacle abordera aussi la paix, le peuple congolais dans son ensemble, faisant de cette soirée un miroir tendu à toute la nation.
Qui est donc cette artiste qui, d’une voix, tente de soulever des montagnes ? Do Nsoseme Dora est une force tranquille de la scène culturelle congolaise. Détentrice d’un diplôme en Arts-Graphiques, elle a commencé à écrire à l’âge de sept ans, capturant déjà le monde avec la naïveté et la acuité de l’enfance. Son parcours est jalonné de succès significatifs : premier prix d’un concours de slam à l’Institut Français de Kinshasa en 2015, représentation de la RDC en Belgique en 2017, prestation au Théâtre national de Wallonie en 2023. Sa notoriété croissante l’a même conduite à performer devant un parterre de premières dames africaines, un clin d’œil ironique et puissant à son engagement. Au-delà de la scène, elle est l’initiatrice du Slam et Micro Ouvert à Kinshasa (S.M.O.K), un projet qui démocratise la parole poétique dans les quartiers de la capitale. Son art est un art total, mêlant photographie, performance et un engagement viscéral pour son pays.
« Nous voulons vraiment faire ressortir les voix des femmes, non seulement au sujet de la femme, mais aussi sur toutes les diverses thématiques », explique-t-elle. Cette déclaration révèle l’essence de son approche : refuser l’enfermement dans un seul discours. Le spectacle slam en RDC, sous son impulsion, devient un espace de dialogue inclusif. Comment, en effet, parler des femmes sans parler de la société qui les entoure ? Comment évoquer leurs luttes sans mentionner les espoirs qui animent toute une génération ? Les textes de Do Nsoseme Dora sont nourris de ses propres réalités, de ses blessures, mais aussi de ses victoires. Ils sont le fruit d’une alchimie entre l’intime et l’universel, entre le cri et le chant.
Le choix du mois de mars pour ce concert n’est évidemment pas anodin. C’est souvent la période où la parole féminine est mise en avant, parfois de manière ritualisée. « Les femmes sont très peu entendues et là maintenant, c’est souvent le mois où on a l’opportunité de parler de ce qui nous concerne, de parler des réalités que nous vivons, que nous traversons », souligne l’artiste. Mais son projet va au-delà d’une commémoration calendaire. Il s’agit de saisir cette opportunité pour créer un élan durable, pour transformer la scène en un lieu de liberté pérenne. Le spectacle est donc à la fois une célébration des avancées et une interrogation sur ce qui reste à accomplir. Une manière de demander : et après mars, que se passera-t-il ?
L’impact d’un tel événement culturel à Kinshasa ne peut être sous-estimé. Dans un pays où les expressions artistiques sont à la fois vitales et fragiles, un concert slam de cette envergure fait office de phare. Il rappelle que la poésie n’est pas un luxe, mais une nécessité, un outil de compréhension et de transformation sociale. La voix de Do Nsoseme Dora, et celles qu’elle amplifie, portent en elles les murmures et les clameurs de tout un peuple. Elles racontent les silences imposés, les rêves contrariés, mais aussi la résilience et la beauté qui persistent. Ce spectacle slam en RDC est bien plus qu’une performance ; c’est un acte de foi dans le pouvoir des mots pour modeler une réalité plus juste et plus audible.
Alors que les lumières du Centre Wallonie-Bruxelles s’apprêtent à se concentrer sur la scène, une question plane dans l’air : jusqu’où ces voix peuvent-elles voyager ? Do Nsoseme Dora, par son art et son militantisme discret, montre la voie. Elle prouve que la poésie, lorsqu’elle est incarnée et partagée, peut franchir les murs et toucher les cœurs. Ce concert n’est pas une fin en soi, mais un nouveau chapitre dans la riche histoire de la scène littéraire et artistique congolaise, une histoire qui s’écrit, de plus en plus, au féminin pluriel.
Article Ecrit par Yvan Ilunga
Source: Actualite.cd
