L’atmosphère était chargée d’une effervescence intellectuelle rare, ce soir-là au Centre Wallonie-Bruxelles de Kinshasa. Sous les lumières tamisées, artistes, critiques d’art, étudiants et acteurs culturels se sont rassemblés, unis par la soif de comprendre et de débattre. Le vernissage de l’ouvrage « Le librisme, les arts plastiques et l’art contemporain congolais » d’Alain Mpadi Lema n’était pas qu’un simple lancement ; c’était une plongée dans les méandres de la création artistique en République démocratique du Congo, une invitation à interroger les fondements mêmes de l’art.
La soirée a débuté par une immersion dans l’univers du librisme Congo, ce mouvement né d’une volonté de rupture. Comment définir cette tendance qui a secoué le milieu artistique local ? Est-elle une simple période historique ou une attitude perpétuelle, un état d’esprit revendiquant une liberté totale ? Le livre d’Alain Mpadi Lema, préfacé par le professeur Lye Yoka Mudaba, offre des clés de compréhension précieuses. Il présente le librisme comme une réaction contre l’académisme classique, notamment celui enseigné à l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa. Cette institution, pilier de la formation artistique, a paradoxalement engendré son propre contraire : une génération d’artistes assoiffés d’émancipation.
Les discussions ont rapidement transcendé le simple cadre historique pour toucher à l’essence de la pratique artistique. Qu’est-ce qu’un artiste légitime ? La formation académique est-elle un passage obligé ou une entrave à la créativité ? Où se situe la frontière ténue entre tradition et innovation ? Autant de questions qui ont enflammé les échanges, révélant la complexité et la vitalité du champ artistique congolais. Dans cet espace, les héritages se confrontent, les expérimentations foisonnent et la quête de reconnaissance prend des chemins sinueux. L’art contemporain congolais apparaît ainsi comme un terrain mouvant, riche de tensions et de dialogues constants.
L’auteur, Alain Mpadi Lema, a pris la parole avec une gravité teintée de passion. Retraçant le parcours qui l’a mené à cet ouvrage, il a insisté sur l’urgence de la documentation. « La mémoire est collective, a-t-il souligné, elle se construit à travers des figures, des parcours, des engagements souvent marqués par des ruptures et des sacrifices. » Son travail s’apparente à une archéologie des pratiques, exhumant des expériences menacées par l’oubli. Cette démarche dépasse le simple exercice académique ; elle est un acte de préservation du patrimoine culturel vivant.
Le moment du baptême du livre, orchestré par le professeur Jean Kambayi Bwatsha, ancien recteur de l’UNISIC, a revêtu une dimension symbolique forte. Ce geste a officiellement introduit l’ouvrage dans l’espace intellectuel et artistique, le consacrant comme une référence potentielle pour les futures générations. Il a aussi scellé, le temps d’une soirée, l’union entre le monde universitaire et la scène créative, deux sphères qui trop souvent s’ignorent.
Au-delà des débats, ce vernissage à Kinshasa a offert un saisissant instantané de la vitalité culturelle congolaise. Il a mis en lumière la nécessité de tels espaces de réflexion, où la critique constructive et l’analyse approfondie viennent nourrir la pratique. Le librisme, loin d’être une relique du passé, se révèle être une clé de lecture pertinente pour appréhender les dynamiques actuelles. Comment les artistes d’aujourd’hui s’approprient-ils cet héritage de liberté ? En quoi leurs œuvres dialoguent-elles avec cette histoire tout en inventant de nouveaux langages ?
La soirée s’est achevée sur ces interrogations ouvertes, laissant planer le sentiment d’avoir assisté à un moment important. L’ouvrage d’Alain Mpadi Lema n’est pas qu’un livre ; c’est un manifeste pour une historiographie vivante de l’art congolais, un pont jeté entre les époques. Il rappelle que l’art, dans sa forme la plus essentielle, est une conversation incessante avec le passé, un combat pour le présent et une vision pour l’avenir. Dans les rues de Kinshasa, où la création explose en mille couleurs et formes, cette réflexion trouve un écho profond. Elle invite à regarder au-delà de l’œuvre, vers les forces vives qui la font naître, vers ces artistes qui, hier comme aujourd’hui, choisissent la voie du librisme : celle de l’audace et de la liberté absolue.
Article Ecrit par Yvan Ilunga
Source: Actualite.cd
